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Honoré de Balzac / 1799-1814 Une enfance tourangelle
 

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Balzac naquit à Tours le Ier prairial de l’an VII (20 mai 1799), à la veille du coup d’État du 18 brumaire et de la reprise en main de la société corrompue et libertine du Directoire par Bonaparte, le glorieux général de la campagne d’Italie, rentré précipitamment d’Égypte et accueilli en héros.
Son père, Bernard-François Balzac, cinquante-trois ans, était alors directeur des vivresde la 22e division militaire de Tours, centre de distribution des fonds pour la guerre contreles chouans et les Vendéens, qui défiaient l’autorité chancelante de la république dans l’Ouest catholique. Après avoir servi pendant quinze ans comme secrétaire au Conseil du roi, et négocié sans trop de dommages le changement de régime au tournant de la Révolution, il allait poursuivre dans l’administration tentaculaire du Consulat et de l’Empire une carrière plus qu’honorable pour un fils de laboureur du Rouergue, aîné d’une famille de onze enfants, dégrossi par le curé de son village et monté à Paris riche de sa seule faconde.
La mère de Balzac, née Anne Sallambier, vingt ans, jolie, coquette, était quant à elle la fille du directeur de la régie des Hospices de Paris, issu lui-même d’une lignée de marchands drapiers spécialisés dans les fournitures aux armées. Son mariage avec Bernard-François était évidemment un mariage de convenance.
Honoré naissait un an, jour pour jour, après un premier garçon, Louis-Daniel, que Mme Balzac avait perdu juste après sa naissance. Il fut immédiatement mis en nourrice à Saint-Cyr-sur-Loire, et en garda toute sa vie le sentiment de ne pas avoir été désiré. Son affection se reporta entièrement sur sa sœur Laure, née l’année suivante, et placée chez la même nourrice. Pendant de nombreuses années, elle sera son grand amour, son champion et sa confidente.
Ce n’est qu’en 1803, juste après la naissance d’une seconde sœur, Laurence, promiseà un destin dramatique, qu’Honoré et Laure regagnèrent le domicile familial - un bel hôtel particulier que leur père, promu aux fonctions de directeur de l’hospice et d’adjoint au maire, venait d’acheter dans la rue principale de Tours. Les enfants furent alors confiés à une gouvernante, peu cajolés par leur mère, qui, impatiente de jouir de sa nouvelle position et des charmes de sa jeunesse, se consacrait pleinement à ses devoirs mondains et se montrait fidèle aux principes d’éducation sévères auxquels elle avait elle-même été soumise.Cette rigueur maternelle, écrira Laure dans le petit livre de souvenirs qu’elle publia en 1858 sur son frère, comprima les tendres expansions d’Honoré, à qui l’âge et la gravité de son père inspiraient aussi de la réserve.
En avril 1804, tandis que le Premier consul, à la veille d’être proclamé empereurdes Français, promulguait le code civil, Honoré entrait à l’école primaire. Et les trois années qui suivirent furent sans doute les plus belles pour la famille Balzac et pour Honoré, bel enfant gai aux grands yeux noirs, aux babillages étourdissants, qui lisait avec passion et improvisait volontiers de petites comédies.
Puis la carrière de Bernard-François se gâta lorsque son principal appui, le préfet Pommereul, très anticlérical, fut muté au terme d’une lutte sans merci avec l’archevêquede Tours. Il dut alors faire face au zèle inquisiteur du nouveau préfet, qui l’accusa injustement d’avoir détourné des fonds publics; et il quitta finalement en 1808 ses fonctions d’adjointau maire. L’élégance et les relations de Mme Balzac firent bientôt jaser aussi. Et lorsque naquit en 1807 le petit Henry Balzac, la rumeur courut que l’enfant était le fils naturel de Jean de Margonne, châtelain de Saché (ce que Balzac et le testament de M. de Margonne confirmèrent des années plus tard). Mme Balzac prodigua d’ailleurs à son petit dernierune tendresse folle, dont on ne manqua pas de remarquer qu’elle contrastait vivement avec le traitement réservé à ses autres enfants.
Trois mois avant la naissance d’Henry, Honoré était entré en huitième comme interneau collège de Vendôme - pour n’en plus sortir pendant six ans. L’établissement était tenu par des oratoriens sécularisés, ouverts à l’esprit encyclopédique, mais attachés à une stricte discipline. Ainsi, les élèves n’étaient pas autorisés à rentrer chez eux pour les vacances, et Honoré dira plus tard n’avoir vu sa mère que deux fois en six ans, quoique sa sœur se souvienne être allée lui rendre visite deux fois par an, à Pâques et en septembre, pour la distribution des prix. Régime bien rude pour un petit garçon de huit ans.
Les salles de classe étaient d’une austérité monacale. Les dortoirs, divisés en cellules munies de barreaux et verrouillées pour la nuit, servaient aussi de lieu de pénitence, comme Balzac le raconta plus tard dans Louis Lambert. Élève paresseux, «le plus contemplatifde la Division des Petits, et partant le plus souvent puni» (Louis Lambert), il connut souventla férule de cuir et le cachot. Les enfants avaient cependant dans le vaste parc des cabaneset des jardins où ils élevaient des pigeons, et ils n’étaient pas contraints à prendre leurs repasen silence. Le portier tenait le dimanche matin commerce de babioles, dont Honoré, «caractère sanguin», sujet «à quelques fièvres de chaleur» (selon le registre du collège), rêvait la nuit en recomptant son argent de poche. Et l’établissement avait aussi sa fanfare et son académie, où les grands lisaient leurs œuvres.
Et puis, il y avait les livres, que le répétiteur d’Honoré, préoccupé par ses propres travaux, lui laissait lire à sa guise pendant ses heures d’étude ou ses nombreuses pénitences. C’est ainsi qu’Honoré dévora la riche bibliothèque de Vendôme, et, plongé dans un torrent de pensées par des lectures bien au-dessus de son âge, entreprit - il avait treize ans environ - d’écrire un «Traité de la volonté», compilation d’anecdotes empruntées à l’histoire des grands hommes et des saints. Ce «traité», qui excita la moquerie de ses camarades, fut malheureusement confisqué puis perdu.
En avril 1813, victime d’une fièvre qui semblait un coma et qu’il attribua pour sa part à une «congestion d’idées», Honoré fut retiré en hâte du collège et ramené à Tours, où Mme Balzac s’employa vivement à lui redonner des couleurs. Après quelques mois de repos,il fut sans doute mis en pension à Paris chez Ganser et Beuzelin, au Marais (dans le bâtiment qui abrite aujourd’hui le musée Picasso). Il connut là, entre autres, les jeunes frères Cavaignac, qui s’illustrèrent ensuite tous deux dans la politique. Et assista peut-être aux Tuileries,en janvier 1814, à l’ultime revue de la Grande Armée par l’Empereur, à la veille de montrer une dernière fois ses talents de stratège lors de la campagne de France. Début mars en tout cas, Mme Balzac vint chercher son fils à Paris, quelques semaines avant la capitulation, l’entrée des Alliés dans la capitale et le départ de Napoléon pour l’île d’Elbe.
Revenu à Tours, Honoré porta un regard nouveau sur sa famille et tout ce qui l’entourait. Les préférences flagrantes accordées à Henry et les visites fréquentes de M. de Margonnene pouvaient lui échapper. Ses remarques sagaces, ses sourires railleurs exaspérèrent Mme Balzac, qui, pas plus que ses maîtres, ne voulait voir en son fils aîné autre chose qu’un garçon «fort ordinaire». En fait, écrira sa sœur (qui fréquentait alors la pension Vauquer, un nom que l’écrivain n’oubliera pas...), il engrangeait, et depuis longtemps déjà, «les événements et les êtres», amassant des matériaux «sans savoir encore à quel édificeils serviraient».
Au cours de l’été, il assista sans doute au bal donné dans la maison Papion en l’honneurdu duc d’Angoulême, neveu du nouveau roi Louis XVIII et fils du futur roi Charles X, qui avait été l’un des principaux artisans de la Restauration des Bourbons. Il peignit plus tard ce bal dans Le Lys dans la vallée. Y céda-t-il, comme son héros, Félix de Vandenesse, au désir irrépressible de laisser courir ses lèvres sur les épaules nues d’une délicieuse inconnue?
Au collège de Tours, cet été-là, il remporta l’une des rares récompenses de sa carrière scolaire, un prix de version latine. Et son professeur de rhétorique remarqua, semble-t-il, le premier, l’intelligence particulière de son élève. Ce fut le dernier été des Balzac à Tours, Bernard-François ayant été nommé directeur des vivres de la Ière division militaire de Paris.