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Honoré de Balzac / 1822-1823 Premier amour
 

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Mais Balzac était parfaitement conscient de «sacrifier la fleur de ses idées à des absurdités». Il bouillonnait de projets sérieux, romans historiques et pièces de théâtre.
Et c’est d’ailleurs avec des exigences inaccoutumées qu’il s’attela, seul cette fois, à un nouveau roman alimentaire, Clotilde de Lusignan ou le Beau Juif - des exigences attisées par le désir de se montrer digne de Mme de Berny, une aimable voisine de Villeparisis dont il était tombé follement amoureux.
Balzac avait alors presque vingt-trois ans, Mme de Berny en avait presque quarante-cinq, elle était mariée (mal) et mère de neuf enfants. Il ne vainquit que de haute lutte sa craintedu discrédit social. Et à peine eut-il obtenu un premier baiser que sa mère s’interposa fermement, expédiant son fils en Normandie chez sa sœur Laure.
Fort malheureux, Balzac y écrivit le début du Centenaire, histoire fantastique d’un vieillard vampirique qui défie le temps en volant leur fluide vital à ses victimes. Il y commença aussiLe Vicaire des Ardennes, où il peignait, dans un cadre à la Bernardin de Saint-Pierre, les amours d’un jeune homme pour sa sœur de lait; celui-ci prenait la soutane pour fuir ce qu’il croyait être un inceste, et tombait amoureux alors d’une femme de trente-huit ans - qui se révélera être sa mère au terme d’une intrigue fort touffue, avec enlèvement, pirates, etc. Il transposa aussi les relations très dures de Mme Balzac avec sa fille cadette, Laurence, dans les premiers chapitres de Wann-Chlore, sorte d’«esquisse de la vie privée» - un genre appelé à un grand avenir dans son œuvre.
Clotilde de Lusignan ou le Beau Juif, publiée en juillet 1822, toujours sous le pseudonymede lord R’hoone, déplut souverainement à Mme Balzac. Mais, de retour de Bayeux, Honoré persista dans ses efforts, et dans ses amours.
Début novembre 1822, la famille Balzac regagnait le Marais, tandis que sortaienten librairie Le Vicaire des Ardennes et Le Centenaire ou les Deux Beringheld, sous le nouveau pseudonyme du «bachelier Horace de Saint-Aubin». Balzac en attendait beaucoup, et surtout les moyens de voler de ses propres ailes. Ses attentes furent déçues. Le Centenaire ne rencontra qu’indifférence, quoiqu’on eût remarqué de-ci de-là la qualité de ses pages de peinture de mœurs. Et Le Vicaire fut interdit et saisi pour outrage aux mœurs, à la religion et à ses ministres, délit passible alors du tribunal correctionnel.
La première tentative de Balzac au théâtre fut aussi un échec. Tout en reconnaissantà l’œuvre «un caractère bizarre, tracé avec vigueur, des mots de scène fort heureux, et souvent beaucoup de chaleur et de verve», le comité de lecture du Théâtre de la Gaîté refusa Le Nègre, transposition audacieuse de l’Othello de Shakespeare, qui scandalisait alors le public parisien.
Restait Wann-Chlore, que Balzac acheva dans une veine mélodramatique et laborieuse, sous le coup des malheurs qui accablaient sa jeune sœur Laurence, mariée en septembre 1821 avec un débauché au nom ronflant, qui passait son temps à chasser et à jouer, la laissait seulela plupart du temps et accumulait les dettes. Un éditeur offrit à Balzac six cents francs (à peu près treize mille de nos francs) pour ce manuscrit d’un romantisme paroxystique, cri de révolteet appel à la subversion des conventions sociales. «J’aimerais mieux aller labourer la terre avec mes ongles que de consentir à une pareille infamie», commenta Balzac, outré, à un ami. Et il garda l’œuvre dans un tiroir.
Il écrivait alors un roman d’un tout autre genre, La Dernière Fée ou la Nouvelle Lampe merveilleuse. C’était encore, comme Le Vicaire, une apologie de l’amour libre adressée à Mme de Berny. Et Balzac y transposait cette fois, dans les amours idéales d’Abel, jeune homme innocent élevé loin de toute civilisation, et de sa fée initiatrice, la duchesse de Somerset, les tendresses et les révélations sur le monde, la société, la politique, le mariage, que lui prodiguait Mme de Berny dans la pénombre de son jardin de Villeparisis. Pressé par l’imprimeur, il fut contraint d’en rendre une version écourtée en deux volumes. Mais Mme de Berny, qui croyait au talent de son jeune amant, finança quelques semaines plus tard un tirage à compte d’auteur de l’ouvrage achevé selon ses vœux. Malgré les efforts de ses camarades journalistes, La Dernière Fée n’attira, hélas, pas la moindre attention.
Balzac passa l’été de 1823 à Vouvray, chez un ami de la famille. Sans se décourager,il commença à y écrire la suite du Vicaire des Ardennes sous le titre d’Annette et le Criminel. Comme dans Melmoth, de Maturin, une jeune fille pâle et pieuse (telle Wann-Chlore) y tombe amoureuse d’un inconnu qui n’est autre que le sanguinaire pirate Argow du Vicaire, personnage mâtiné du Jean Sbogar de Charles Nodier, du Cleveland de Scott (Le Pirate) et du corsaire de Byron. Par amour pour la jeune fille, ce personnage charismatique (qui ressemble étonnamment à son auteur) se repent et se convertit, mais finit malgré tout sur l’échafaud après force péripéties ultraromantiques, machination, cadavre déterré, procès, évasion, courses effrénées.
L’on s’étonna des pages mystiques du roman, sur l’extase et les séductions de la vie contemplative; et les petits journaux libéraux ne manquèrent pas de railler la soumissionde l’auteur du Vicaire, saisi pour irréligion, aux arrêts de la justice... Mais ces pages révélaient surtout une délicieuse confusion entre la mystique et l’exaltation amoureuse. Et Thomassy, un ami de Balzac, très catholique, ne s’y trompa pas; il découragera Balzac d’écrire «sous le joug des sens» le Traité de la prière qu’il ébauchait à la même époque.
Toujours est-il qu’au détour d’une page du roman, le directeur de conscience d’Annette, l’abbé de Montivers, énumérait les «atrocités sociales» commises dans le secret des familles et à jamais impunies, épouses délaissées, testaments brûlés, vieillards manipulés, parents pauvres repoussés, en une liste qui préfigurait tout un pan à venir de l’œuvre de Balzac.