Début septembre 1832, sévèrement blessé à la
jambe au cours du voyage, Balzac arrivait à Aix, où Mme de Castries
lui avait loué une petite chambre doù il découvrait toute
la vallée.
Mais bien vite il se rendit compte quil navait guère de chance de conquérir
la belle, malgré tous ses efforts délégance et loffrande
des terribles épreuves de Louis Lambert, qui lui avaient tant coûté.
Pour comble de contrariété, une excursion inconsidérée
à la Grande-Chartreuse fit se rouvrir la blessure de sa jambe - à
loccasion, sur le mur dune cellule du monastère, il avait lu une inscription:
«Fuge, late, tace» («Fuis, cache-toi, tais-toi»),
qui lui inspira sur-le-champ le sujet du Médecin de campagne. Son
héros, le docteur Benassis, sera lun des sosies de Balzac les plus complets
qui figurent dans toute son uvre.
Il espérait toujours malgré tout partir en Italie avec Mme de Castries.
Mais après lui avoir accordé la «suave et sainte promesse»
dun baiser, ainsi que Balzac le raconta dansla «confession» abandonnée
du Médecin de campagne, elle mit brutalement fin à ses espérances
lors dune dernière excursion à Genève. Balzac en fut atterré.
Il se vengera bientôt de cet «odieux manège» dans Désespérance
damour, un des contes du second dixain des Contes drolatiques, puis
dans La Duchesse de Langeais.
Éconduit, Balzac se réfugia à la Bouleaunière, auprès
de Mme de Berny, à laquelle il dédia la chère Notice
sur Louis Lambert. Mais, désormais, il nentretiendra plus avec elle
que des relations damitié. Il avait promis Le Médecin de campagne
à léditeur Mame pour la mi-novembre mais, lorsque celui-ci vint
chercher le manuscrit à Nemours, il savéra, à son grand
dam, que rien nétait prêt: le sujet sétait étendu
dans lesprit de Balzac (cela arrivera souvent à lavenir), et le petit
in-dix-huit projeté deviendra finalement un roman en deux volumes in-octavo.
Fin janvier 1833 paraissait la deuxième mouture de Louis Lambert.
Balzac nen était toujours pas satisfait, mais il avait trop dobligations
pour sy remettre immédiatement. Le Médecin de campagne,
histoire dun homme qui, après un chagrin, au lieu de se suicider ou de
se retirer dans un couvent, décide de civiliser un pauvre canton du Dauphiné,
lui coûtait un travail énorme («pas de phrase, didée,
qui nait été vue, revue, corrigée, cest effrayant»).
Outre le second dixain des Contes drolatiques, il revoyait en même
temps Les Chouans et La Peau de chagrin, quil voulait «irréprochable»
pour une nouvelle édition.
Il devait aussi continuer dassurer sa collaboration mensuelle à la Revue
de Paris. Et cest ainsi que, dans une «atmosphère de pensées,
didées, de conceptions, qui se croisaient, bouillaient, pétillaient
dans sa tête à le rendre fou», il écrivit Ferragus,
chef des Dévorants, premier épisode dHistoire des Treize.
Cette histoire de société secrète de «flibustiers en
gants jaunes», ayant le pied dans tous les salons, la main dans tous les
coffres et la tête sur tousles oreillers, eut en mars et avril un succès
prodigieux, et fit piaffer dimpatience les lecteursde la revue - et jusquà
la duchesse de Berry, emprisonnée dans la forteresse de Blaye depuis léchec
de son équipée vendéenne: Balzac nen fut pas peu flatté.
En désaccord avec le directeur de la Revue de Paris, Balzac quitta
cette publication pour LEurope littéraire, qui lui offrait de
meilleures conditions financières - des conditions qui commençaient
dailleurs à susciter dâpres jalousies dans le petit monde des lettres.
Épuisé par le travail exorbitant quil avait fourni au cours des
derniers mois, et sur les conseils du docteur Nacquart, son médecin de
famille, épouvanté par ses excès, il partit se reposer un
mois à Angoulême, chez Zulma Carraud.
Pendant son absence, La Duchesse de Langeais, suite dHistoire des
Treize, commença à paraître dans LÉcho de
la Jeune France, journal ultracatholique et ultraconservateur. Mais il dressait
dans ces pages un tableau tellement critique de la vieille aristocratie du faubourg
Saint-Germain, et faisait en la duchesse de Langeais un portrait si impitoyable
de sa caste (et de Mme de Castries), que LÉcho, outré,
interrompit la publication. Balzac devra prêcher ailleurs pour une aristocratie
moderne, lui qui écrivait à peu près au même moment
à sa lointaine correspondante dOdessa quil y avait «bien du courage
à se dire légitimiste», que ce parti était «abject».
Fin mai, dautres ennuis commencèrent. Balzac publia en effet dans LEurope
littéraireun des morceaux capitaux du Médecin de campagne:
La Veillée - Histoire de Napoléon contée dans une
grange par un vieux soldat. Le texte rencontra dans toute la France un immense
succès. Mais il mit dans une colère noire léditeur Mame,
qui attendait depuis des mois Le Médecin de campagne, pour lequel
il avait versé à son auteur une avance: il assigna Balzac en justice
et réclama force dommages et intérêts. Lécrivain crut
pouvoir lignorer. Il poursuivit limpression des épreuves du Médecin
à son compte et tâcha dachever au plus vite. Mais Mame poursuivit
sa démarche, le tribunal lui donna raison, et Balzac dut finalement livrer
louvrage.
Entre-temps avait paru le second dixain des Contes drolatiques (en butte
aux mêmes critiques que le premier volume) et la Théorie de la
démarche, nouveau chapitre du Traité de la vie élégante
- «M. de Balzac sest mis à faire des théories sur tout, sur
son cheval, sur sa pipe, sur son paillasson», commenta méchamment
Le Figaro.
Le 3 septembre, Le Médecin de campagne sortait en librairie, sans
nom dauteur. Et «ma foi, écrivit Balzac à son amie Zulma Carraud,
je crois pouvoir mourir en paix, jai fait pour mon pays une grande chose. Ce
livre vaut, à mon sens, plus que des lois et des batailles gagnées.
Cest lÉvangile en action». Dans cette chaleureuse «scène
de la vie de campagne», issue des idées politiques que navaient pas
voulu publier les journaux légitimistes, il avait aussi souhaité,
avoua-t-il, rivaliser de style avec la «Profession de foi du vicaire savoyard»
de lÉmile de Rousseau, et aborder, avec la description de la vallée
de la Grande-Chartreuse, dont laspect lavait immensément saisi, «la
grande question du paysage dans la littérature».
Il ne fut pas compris. La presse, et notamment la presse légitimiste bien
sûr, fut impitoyable: elle railla le village de cocagne reconstruit par
Benassis, et dénonça «ce nouveau genre de roman, genre professeur
et dogmatique, qui va catéchisant et instruisant». Balzac affecta
de sen moquer. «Je veux gouverner le monde intellectuel en Europe et encore
deux ans de patience et de travaux, et je marcherai sur toutes les têtes
de ceux qui voudraient me lierles mains, retarder mon vol. La persécution,
linjustice me donnent un courage de bronze», écrivit-il à
lÉtrangère, avec laquelle il correspondait maintenant assidûment.
Le 19 septembre paraissait encore dans LEurope littéraire le début
dune nouvelle intitulée Eugénie Grandet, «scène
de la vie de province» au seuil de laquelle Balzac revendiquait le droit
de «prodiguer les longueurs exigées par le cercle de minuties»,
la grisaille et le vide apparent qui font toute la vie de province, négligée
par les «peintres littéraires». Il y campait solidement le personnage
du père Grandet, qui allait donner à lavarice, à la rétention,
une grandeur proprement épique.
Puis il partit pour Besançon, officiellement pour se procurer un papier
spécial en vuedun projet dédition bon marché par abonnement,
en réalité pour retrouver à Neuchâtella mystérieuse
«Étrangère», qui lui avait révélé
son prénom, Éveline, et dont il était tombé, par lettre,
éperdument amoureux.