Le docteur Nacquart, craignant que son patient ne mourût «sur le dernier
gradin», ordonna à Balzac de prendre des vacances, «de ne rien
écrire, ne rien lire, ne rien faire et ne penser à rien» -
«si possible!» avait-il ajouté en riant. Lécrivain partit
donc de nouveau à Saché. Mais, après quelques jours de repos,
incapable encore une fois de se contenir, cest une autre «maîtresse
uvre» quil entreprit: Le Père Goriot, «peinture
dun sentiment si grand que rien ne lépuise, ni les froissements, ni les
blessures, ni linjustice», lhistoire dun homme«qui est père
comme un saint, un martyr est chrétien» - et qui,
sétant dépouillé de tout pour ses filles, mourrait finalement
comme un chien tandis quelles paraderaient au bal.
Mi-octobre, il rentra triomphant à Paris et annonça à sa
famille quil était «tout bonnement en train de devenir un génie».
Car, sans doute en insérant à nouveau dans Le Père Goriot,
dix ans avant la date de laction de La Peau de chagrin, le personnage
de Rastignac, il avait eu une nouvelle idée: celle de faire reparaître
ses personnages dun roman à lautre, à des époques différentes
de leurs vies, et détendre le procédé à toute son
uvre. Ainsi, pour commencer,on retrouverait dans Le Père Goriot,
plus jeunes de dix ans, Mme de Beauséant (de La Femme abandonnée),
la duchesse de Langeais, Mme de Restaud (de Gobseck) et lady Brandon (de
La Grenadière). Quant aux personnages nouveaux, comme Vautrin ou
le futur médecin Bianchon, ils étaient grâce à ce système
promis à une longue carrière dans luvre à venir.
Et Balzac avait désormais le plan général de cette uvre
bien en tête. Le 26 octobre 1834,dans une lettre célèbre,
il décrivit à Mme Hanska la structure de ce quil appelait alorsles
«études sociales»: «Les Études de murs
représenteront tous les effets sociaux sans que, ni une situation de la
vie, ni une physionomie, ni un caractère dhomme ou de femme,ni une manière
de vivre, ni une profession, ni une zone sociale, ni un pays français,
ni quoi que ce soit de lenfance, de la vieillesse, de lâge mûr,
de la politique, de la justice, de la guerre,ait été oublié.
[...] la seconde assise sont les Études philosophiques, car après
les effets, viendront les causes. [...] je dirai pourquoi les
sentiments, sur quoi la vie; quelle est la partie, quelles sont les conditions
au-delà desquelles ni la société, ni lhomme nexistent.
Et après lavoir parcourue (la société), pour la décrire,
je la parcourrai pour la juger. Aussi, dans les Études de murs
sont les individualités typisées; dans les Études
philosoph[iques] sont les types individualisés. Ainsi, partout
jaurai donné la vie - au type en lindividualisant, à lindividu
en le typisant. [...]/Puis, après les effets et les causes,
viendront les Études analytiques, dont fait partie la Physiologie
du mariage, car après les effets et les causes doivent
se rechercher les principes. Les murs sont le spectacle,
les causes sont les coulisses et les machines. Les principes,
cest lauteur; mais, à mesure que luvre gagne en spirales
les hauteurs de la pensée, elle se resserre et se condense. Sil faut 24
volumes pour les Études de murs, il nen faudra que
15 pour les Ét[udes] phil[osophiques]; il nen faut que 9 pour
les Études analytiques. Ainsi, lhomme, la société,
lhumanité seront décrites, jugées, analysées [sic]
sans répétitions, et dans une uvre qui sera comme les Mille
et Une Nuits de lOccident. Quand tout sera fini, ma Madeleine grattée,
mon fronton sculpté, mes planches débarrassées, mes derniers
coups de peigne donnés, jaurai eu raison ou jaurai eu tort. Mais après
avoir fait la poésie, la démonstration de tout un système,
jen ferai la science dans lEssai sur les forces humaines./Et,
sur les bases de ce palais, moi enfant et rieur, jaurai tracé limmense
arabesque des Cent Contes drolatiques.» Et, pour calmer la jalousie
toujours en éveil de Mme Hanska, alarmée par des rumeurs, il ajoutait:
«Croyez-vous, madame, que jaie beaucoup de temps à perdre aux pieds
dune parisienne? Non; il fallait choisir. Hé bien, je vous ai découvert
aujourdhui ma seule maîtresse; je lui ai ôté ses voiles, voilà
luvre, voilà le gouffre, voilà le cratère, voilà
la matière, voilà la femme, voilà celle qui prend mes nuits,
mes jours [...] Ah, je vous en supplie, ne me prêtez jamais rien de petit,
de bas, de mesquin. Vous pouvez mesurer lenvergure de mes ailes.»
Voulut-il fêter sa grande idée? Le 2 novembre, après avoir
fait refaire en rouge et noirles sièges et tentures de sa salle à
manger, renouvelé le tapis, garni les jardinières et complété
son argenterie (à crédit, évidemment), il donna un dîner
somptueux à ses amis dandies, avec lesquels il partageait à lopéra
la fameuse «loge des tigres». Rossini déclara navoir jamais
rien bu ni mangé de mieux chez les souverains! Mme Hanska, apprenant ces
folles dépenses, reprocha à Balzac ses allures de Lucullus. Mais
Balzac (qui avait attelé à plusieurs projetsses jeunes amis Jules
Sandeau et Étienne Arago) comptait, comme toujours, être promptement
renfloué par un succès au théâtre.
Le Père Goriot, uvre «monstrueusement triste» (mais
«il fallait bien pour être complet montrer un égout moral de
Paris», même si cela faisait leffet dune «plaie dégoûtante»),
avança vite - au détriment de César Birotteau, de
Séraphîta et de la première livraison des Études
philosophiques, qui parut début décembre avec beaucoup de retard,
précédéedune grande introduction signée Félix
Davin. Supervisé et dûment «serinetté» par Balzac,
Davin y reprenait les idées de Philarète Chasles et montrait lunité
de ces Études, toutes axées autour des principes selon lesquels
la «pensée» est «la cause la plus vive de la désorganisation
de lhomme, et conséquemment de la société», et «les
passions, les vices, les occupations extrêmes, les douleurs, les plaisirs»,
qui sont tous «des torrents de pensées» (Ecce Homo),
sont pour lhomme un véritable «poison».
Balzac, qui avait aussi mis en chantier les Mémoires de deux jeunes
mariées et La Vieille Fille, et écrit plusieurs nouvelles,
était à nouveau épuisé. Mais Le Père Goriot
commençaità paraître dans la Revue de Paris, avec
un succès phénoménal. Il ny avait plus aucun moyende «sauter
hors du char».