«Mort à moitié», Balzac était de nouveau parti
se reposer à Saché. Mais, à peine arrivé, il avait
écrit en quelques jours les quarante premiers feuillets dune nouvelle
uvre: Illusions perdues. Ce brusque «torrent de travail»
lui avait dailleurs valu un «coup de sang» qui lavait terrassé
dans le parc des Margonne - mais cétait «fort bien torché»,
écrivit-il à son ami Émile Regnault. De toute façon,
il ne fallait pas traîner, car Mme Béchet lavait sommé par
voie dhuissier de fournir la dernière livraison des Études
de murs, qui avait déjà six mois de retard.
En fait, quelques semaines plus tard, Balzac parvint à faire racheter les Études de murspar Werdet, éditeur des Études philosophiques, dont il voulait faire son unique éditeur.Et, chargé de représenter le comte Guidoboni-Visconti dans une affaire de succession, il partit en Italie - accompagné dune aspirante femme de lettres, Caroline Marbouty, habillée en homme. Au retour, il apprenait la mort de Mme de Berny, quil navait pas revue depuis quelle avait perdu son fils Armand, en novembre de lannée précédente, et fermé sa porte à toute visite. Très affecté, blessé de surcroît par lincompréhension méchante des critiques enversLe Lys, Balzac prit le seul parti qui lui restait, comme toujours: il simmergea dans le travail. Début octobre, il donnait à Émile de Girardin le premier jet de La Vieille Fille, pour paraître par tranches journalières dans La Presse, mode de publication alors inédit, et fournit un travail considérable pour tenir ce nouveau défi. Luvre, hélas, fut jugée trop «libre», et fut victime dune campagne de presse dirigée en grande partie contre Girardin. Mais Balzac se vit récompensé autrement de ses efforts. Le 15 novembre, il signa avecles éditeurs Delloye et Lecou un contrat ayant pour but de «réunir et concentrer sous une seule direction lexploitation de ses uvres», faites et à faire, pour une durée de quinze ans. Les bénéfices seraient partagés par moitié, et Balzac, qui sengageait à fournir «au moins six volumes par an pendant six années consécutives», se voyait accorder une avance de cinquante mille francs (plus dun million de nos francs). Voilà qui mettait fin à des angoisses qui auraient fini par lemporter, selon la confidence de Balzac à un ami. Et de comparer ce contrat à celui que Chateaubriand avait signé six mois plus tôt avec le même éditeur pour la publication posthume des Mémoires doutre-tombe (mais Chateaubriand avait reçu cent cinquante-six mille francs...). Il régla ses dettes les plus urgentes, et, le cur beaucoup plus léger, il partit pour la Touraine. Il eut là loccasion de rencontrer Talleyrand, quatre-vingt-deux ans, qui limpressionnapar «deux ou trois jets didées prodigieuses», et travailla aux Illusions perdues (cest-à-dire à la première partie du roman tel que nous le lisons aujourdhui), qui parut en février 1837 dans la dernière livraison des Études de murs. À lorigine, expliqua Balzac dans une préface, «il ne sagissait dabord que dune comparaison entre les murs de la province et les murs de la vie parisienne», des «illusions que lon se forme les uns sur les autres en province par le défaut de comparaison». Mais à lexécution, cette histoire dune imprimerie de province et d«un jeune homme qui se croit un grand poëte» avait pris de lenvergure. La plus «grande plaie de ce siècle» étant, selon Balzac, le journalisme, «qui dévore tant dexistences, tant de belles pensées», il avait décidé de suivre son personnage à Paris, de dévoiler «les murs intimes du journalisme», au risque de faire «rougir plus dun front». Il ignorait quand il pourrait achever son ouvrage, mais il annonçait deux autres volumes. Les Études de murs étaient en effet loin dêtre achevées: Balzac prévoyait quelles comporteraient pas moins de vingt-cinq volumes et de mille personnages. Il espérait venir à bout de son entreprise de «description complète de la société, vue sous toutes ses faces, saisie dans toutes ses phases» en 1840. | ||||
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