Les retrouvailles, après huit années, furent bouleversantes, et
redonnèrent à Balzac, en quelques jours, une allégresse dadolescent.
Bonheur réciproque. «Comment ne pas diretout ce quil y a dans cet
être de grandeur et de bonté, délévation et de douceur,
dintelligence flamboyante et de jeunesse de cur fraîche, gracieuse,
printanière, ce cur sans égal na pas ralenti ses battements
depuis sa première émotion. Il sent aujourdhui comme il sentait
à seize ans», nota Mme Hanska dans son journal.
Balzac, déjà fort célèbre en Russie, ne reçut
pas cependant à Saint-Pétersbourg le même accueil triomphal
quà Milan, car la Russie était sous le coup de la publication du
livre de Custine La Russie en 1839, qui dénonçait en Nicolas
Ier lhéritier dIvan le Terrible et décrivait un peuple asservi,
muré dans le silence et la peur, en proie à la cupidité et
à la dépravation. Cette méfiance le dispensa de mondanités
importunes.
Rassuré sur son compte après quelques semaines, les autorités
linvitèrent tout de mêmeà assister à une revue annuelle
des troupes en présence du tsar (quil approcha «à la distance
de cinq mètres» - autant dire «comme un chien voit un évêque»,
rapporta-t-il avec son humour habituel en parodiant Rabelais). Il attrapa malheureusement
au cours de la cérémonie une sévère insolation, quil
paya de terribles maux de tête tout au long du voyage de retour, via
lennuyeuse Berlin, Dresde, puis les bords du Rhin et la Belgique. Au début
novembre, le docteur Nacquart diagnostiquait une méningite chronique, dont
lécrivain allait souffrir cruellement pendant plusieurs mois.