Sautant dun train dans une diligence, puis dans un autre train, car les lignes
de chemin de fer européennes nétaient pas encore tout à
fait achevées ni reliées entre elles, Balzac roula de jour comme
de nuit. Le 13 septembre, il arrivait à Berditcheff, en Ukraine, doù
une «bouda» juive, voiture à carcasse dosier, lemmena à
travers les steppes, «les vraies steppes», «le désert, le
royaume du blé, la prairie de Cooper et son silence», avec sa terre
noire et grasse. Cinq heures et demie plus tard, épuisé, il apercevait
«une espèce de Louvre, de temple grec, doré par le soleil couchant,
dominant une vallée»: Wierzchownia, enfin.
Mme Hanska et ses enfants furent surpris, car Balzac arrivait avant la lettre
dans laquelleil annonçait sa venue. Lui fut stupéfait par létendue
des terres de Wierzchownia, et comprit bien vite les difficultés dintendance
dun tel domaine, et les difficultés dexploitationdes richesses naturelles
dun pays colossal où la question du transport arrêtait tout. Ainsi,
pour chauffer la vaste demeure de Mme Hanska, on brûlait de la paille dans
des poêles! Gâchis sidérant pour un Français.
Balzac visita Kiev, mais «la Rome du Nord, la ville aux 300 églises»
le déçut un peu. Puis, bien installé dans un des luxueux
appartements damis du château, il sefforça de travailler, rédigea
notamment LInitié (deuxième épisode
de LEnvers de lhistoire contemporaine), ébaucha
divers textes, comme Un caractère de femme,
drame politique peuplé de personnages entièrement nouveaux.
Il devait rester jusquen mars ou avril, et se réjouissait à lidée
dun voyage prévu en Crimée et dans le Caucase. Mais ses affaires
le rappelèrent à Paris plus tôt que prévu. Bien contre
son gré, par un froid polaire, il dut repartir fin janvier 1848. Le voyage
fut pénible, et Balzac navait plus la «force morale» qui lui
avait fait tout supporter en venant. Il arriva à Paris le 15 février
dans «une tristesse noire».