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Georges Bataille / l'œuvre littéraire : Furor in fabula
 

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L'usage de la fiction

« Cet excès qui vient avec le féminin »

L'écriture contre le langage

 

 

« Cet excès qui vient avec le féminin »

Toutes les fictions de Bataille ont ceci de commun qu'elles sont racontées à la première personne et qu'elles mettent en scène un sujet masculin, à la fois personnage et narrateur, bouleversé, débordé par la rencontre d'un personnage féminin. Racontée sous l'effet de « cet excès qui vient avec le féminin » (Blanchot), la fiction se présente toujours comme le récit bouleversé d'une expérience bouleversante.

 

Le personnage féminin

La femme est, au sens littéral, une incarnation de l'excès : l'excès fait chair. Filles des gorgones et des bacchantes qui, dans l'Antiquité, symbolisaient l'hubris, la démesure, les héroïnes de Bataille ont toutes, à l'instar du personnage de Ma Mère, « signé un pacte avec la démence ». Consacrées - sanctifiées et souillées - au plan de l'histoire et sacrifiées - promises et accordées à la mort - au plan de la narration, elles traversent le récit en composant ce que Paracelse nommait chorea lasciva : danse, chorégraphie lubrique. Intégrant l'animalité comme tendance, elles partagent avec les mystiques et les hystériques une certaine capacité de crise, telles madame Edwarda, s'agitant « comme un tronçon de ver de terre [...] prise de spasmes respiratoires » ou Dirty, l'héroïne du Bleu du ciel, « tordue sur sa chaise comme un porc sous un couteau ». De ces corps féminins en proie aux convulsions de l'excès, le narrateur est à la fois le témoin fasciné et le choeur.

 

L'aveuglement du narrateur

Si la femme donne un corps à l'excès, le narrateur masculin, en même temps qu'il entre dans la danse lubrique, lui ajoute un oeil et ce qui est abandon chez la première est aveuglement chez le second. Sous ce rapport, tous les récits de Bataille sont des « histoires de l'oeil » et font écho à la représentation de l'oeil pinéal, soit aussi à l'image insoutenable et réelle d'un père aveugle et syphilitique, en ceci qu'ils sont l'histoire d'un oeil qui s'aveugle dans une vision prodigieuse des corps. Les narrateurs d'Histoire de l'oeil et de Ma mère ne disent pas autre chose : « Il me semblait même que mes yeux me sortaient de la tête comme s'ils étaient érectiles à force d'horreur » ; « Qu'avais-je à faire en ce monde sinon d'oublier la fulguration qui m'avait aveuglé quand ma mère était dans mes bras ? »

En prise directe sur l'oeil et sur les émotions qu'un tel spectacle induit, la voix narratrice semble s'étrangler quand la vision s'aveugle et place ainsi toujours le récit sous le signe de l'impossible, celui-ci témoignant dans ses parenthèses d'une blessure incautérisable de l'énonçable par un indicible :

« (Il est décevant [...] de jouer des mots, d'emprunter la lenteur des phrases [...] je le sais déjà, mon effort est désespéré : l'éclair qui m'éblouit - et qui me foudroie - n'aura sans doute rendu aveugle que mes yeux [...] Ce livre a son secret, je dois le taire : il est plus loin que tous les mots.) » (Madame Edwarda.)

 

La narration quand même : capture et communication

Truffé de silences et d'éclairs, le récit a quand même lieu. Ne renonçant ni au thème ni à la figuration, il donne à voir le corps érotique dans une succession de scènes, ordonnant son sacrifice tout en représentant l'effet de celui-ci sur ce premier spectateur qu'est toujours le narrateur. Ce redoublement de la représentation fonctionne alors comme un piège, un appareil de capture qui force le lecteur à voir et éprouver ce qu'éprouve et voit le narrateur.

« J'écris pour qui, entrant dans mon livre, y tomberait comme dans un trou. » (L'expérience intérieure.) C'est en piégeant ainsi le lecteur, en le contraignant à faire à son tour l'expérience du narrateur que Bataille, par les moyens du langage, parvient à communiquer ce qui « en principe, nous engage au silence ».