Le « doux royaume de la Terre » que Bernanos a tant aimé, ce sont aussi certains paysages évoqués dans ses livres. Sinistres paysages nocturnes, tel celui où s'égare l'abbé Donissan : la plaine immense d'un Pas-de-Calais imaginaire, les talus noirs, le vent glacé ; ou celui où va s'effondrer le curé d'Ambricourt : chemins trempés de pluie, branches ruisselantes des arbres. Paysage contemplé par Mouchette quelques instants avant son suicide : la route « suspendue entre ciel et terre. C'était là le chemin qu'elle avait pris tant de fois, les dimanches d'automne, le long des haies pleines de mûres18... ». Paysages invoqués par Bernanos au seuil des Grands Cimetières sous la lune : « Chemins du pays d'Artois, à l'extrême automne, fauves et odorants comme des bêtes, sentiers pourrissants sous la pluie de novembre, grandes chevauchées des nuages, rumeurs du ciel, eaux mortes... » Et surtout, paysages de l'espérance, ces routes dont Bernanos transmit l'amour à son curé de campagne : « Ces routes changeantes, mystérieuses, ces routes pleines du pas des hommes. Ai-je donc tant aimé les routes, nos routes, les routes du monde ? Quel enfant pauvre, élevé dans leur poussière, ne leur a confié ses rêves ? Elles les portent lentement, majestueusement, vers on ne sait quelles mers inconnues, ô grands fleuves de lumières et d'ombres qui portez le rêve des pauvres19 ! » Dans Monsieur Ouine encore, le narrateur nous confie : « Qui n'a pas vu la route à l'aube, entre ses deux rangées d'arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c'est que l'espérance20. » Inséparables de l'univers de Bernanos, ces paysages du désespoir ou de l'espérance sont les témoins de son amour du monde créé ; ils sont aussi comme la musique secrète qui accompagne ses personnages vers leur destin. ![]() 18. Nouvelle histoire de
Mouchette, uvres romanesques, éd.
cit., p. 1344
| ||||||
|
|