![]() Rentré d'Espagne en mars 1937, Bernanos quitte de nouveau la France le 20 juillet 1938, afin de s'établir au Paraguay. « Je n'ai absolument aucun espoir « d'arranger » ma vieillesse, ni celle de ma pauvre femme », écrivait-il quelques mois plus tôt à Jacques Maritain. « L'idée qu'il existerait sur terre, un coin où nous pourrions vivre libres, me serait grandement consolante47 ! » Le 5 août, il fait escale à Rio de Janeiro dont il écrit aussitôt : « Cette ville si belle, si prodigieusement belle, si belle et si humble. Elle a l'air de se coucher à vos pieds, avec ses bijoux, ses parfums et son regard a l'innocence et la docilité des bêtes48. » Après quelques jours à Buenos Aires, il s'établit à Itaipava puis à Juiz de Fora où il loue une ferme, et ensuite à Vassouras. Un peu après, il se fixera pour un temps à Pirapora. Enfin, en août 1940, à quelques kilomètres de Barbacena, dans la ferme de la Croix-des-Âmes. « La Croix-des-Âmes - Cruz de Almas - est le nom de la petite colline au flanc de laquelle s'accrochait notre maison solitaire, devant un immense horizon de crêtes nues et sauvages qui se chevauchent les unes les autres sur des centaines de kilomètres, au sud tombent à pic dans la mer, et se perdent peu à peu au nord dans le sertão sans bornes49. » Assurément le Brésil, où il restera sept ans, joua un rôle considérable dans la vie de Bernanos. Il y noua de profondes amitiés, et y écrivit de grands livres : Les Enfants humiliés, Lettre aux Anglais, Le Chemin de la Croix-des-Âmes, pour ne citer que ces trois-là. Mais la vie ne lui fut pas plus douce qu'ailleurs. « Nous vivons en pleine forêt, à quinze kilomètres de la ville, nous nous privons de pain et de viande, nous nous contentons de riz, de feijão50, d'eau claire. [...] Le climat et la fièvre, qui m'ont épargné, ont durement éprouvé ma famille51... » Évoquant ailleurs le lieu de son « exil » (bien qu'il jugeât ce mot trop grand pour lui), Bernanos en parlera comme d'un « désert tropical d'herbes coupantes, de lianes mortes, d'arbres nains, de fleuves d'eau tiède, écurante52 ». Durant son séjour, Bernanos espère tirer quelque profit d'une vaste exploitation agricole dont il s'occupe pendant plusieurs mois. Il achète deux cents vaches et plus, ainsi qu'une douzaine de chevaux. Mais cette expérience se solde par un échec. Du moins Bernanos aura-t-il eu la satisfaction de pouvoir se dire non plus « homme de lettres », mais vacher. « En tant qu'homme de lettres, et homme du monde, j'étais lié par une foule de nécessités superflues, en tant que vacher, je pourrai écrire ce que je pense53. » Dans la maison qu'il habite à la Croix-des-Âmes, les portes n'ont pas de serrures, les fenêtres pas de vitres, les chambres pas de plafond : c'est une maison qui ressemble à sa vie, écrit-il, « une maison faite pour ma vie ». Les lettres qu'il adresse à ses amis brésiliens depuis septembre 1938 jusqu'à sa mort - et particulièrement celles qu'il écrit à son cher Virgilio de Mello Franco - témoignent de son attachement à ce pays et à ses habitants dont la sympathie fraternelle l'aura aidé à traverser une période de sa vie qu'il appellera une « longue nuit54 ». Bernanos quitta le Brésil en juin 1945, mais il ne cessa plus d'y penser, non plus qu'aux amis qu'il y avait laissés. Rien peut-être ne marque mieux son amour de ce pays que les lignes qu'il adressera de France à une amie brésilienne : « Le plus douloureux désir de mon cur [...] c'est de vous revoir tous, de revoir votre pays, de reposer dans cette terre où j'ai tant souffert et tant espéré pour la France, d'y attendre la résurrection, comme j'y ai attendu la victoire55. » ![]() 47. Lettre à Jacques
Maritain du 10 avril 1938. Combat pour la liberté,
éd. cit., p. 196
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