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Georges Bernanos / La France
 

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Bernanos a profondément aimé la France. Royaliste, il est passé du maurrassisme des années 1910 au gaullisme des années quarante, sans jamais renier l'esprit d'indépendance qui le caractérisait. S'il considéra longtemps le maurrassisme comme capable de protéger les catholiques contre le modernisme et la démocratie, Bernanos se montra extrêmement lucide, dès les années trente, sur les méfaits de la doctrine de Maurras. Ainsi parle-t-il à un ami brésilien de son « horreur des dictatures, même les intellectuelles comme celle de M. Charles Maurras dans mon pauvre et malheureux pays56 ». Ainsi dans Les Enfants humiliés écrit-il encore : « Chaque fois que j'ai douté de la France, ce fut pour avoir prêté foi à tel ou tel imposteur - M. Maurras, par exemple - qui prétendait m'épargner la peine de la chercher. Qui ne la cherche plus n'est plus digne d'assumer ses risques, de se perdre ou de se sauver avec elle. » Dans sa Lettre aux Anglais enfin, pendant ces sombres années d'Occupation qui voient Maurras réclamer la mise à mort des gaullistes, Bernanos regarde son ancien maître - on s'en souvient - comme l'un des hommes les « plus néfastes de notre histoire ».

Il est important de comprendre que, contrairement à Maurras, Bernanos ne renie pas la Révolution de 1789, ni la France de la Déclaration des droits de l'homme, au contraire : il appelle celle-ci tour à tour une « explosion d'espérance » et « un cri de foi dans l'homme, dans la fraternité de l'homme pour l'homme57 ». Il écrira même que celui qui ne veut voir en la Révolution « qu'une explosion de fanatisme antisocial et antireligieux, commet une grande injustice envers notre peuple58 ». Ce qui le révulse, évidemment, ce sont « les sauvages totalitaires de la Convention nationale » et notamment Robespierre qu'il compare à Hitler59.

Bernanos fut très éprouvé par la défaite de 1940 et l'occupation de la France par les armées hitlériennes. Au Brésil où il se trouvait alors, il épousa tout de suite un esprit de résistance. À ses yeux, « M. Philippe Pétain est sorti de l'histoire de France le jour de la capitulation, et il n'y rentrera plus désormais60 ». Ce jugement date d'octobre 1940. Dans les mois et les années qui suivirent, Bernanos continua à défendre le combat de la France libre à travers ses articles et ses messages, et le déshonneur de son pays lui était une grave souffrance.

C'est donc du côté du général de Gaulle que se trouve Bernanos. En janvier 1942, il écrit : « Le général de Gaulle n'a pas triché. Il a pris son risque au moment le plus critique, et il l'a pris tout entier61. » Au printemps de la même année, le général fait demander à Bernanos de collaborer à un journal intitulé la Marseillaise, ce que fait Bernanos. On peut se demander ce que représentait de Gaulle à ses yeux. Bernanos répond, dès 1943 : « L'homme prédestiné dont le nom durera aussi longtemps désormais que l'Histoire de France », et le « seul héritier légitime, contre un vieil imposteur aujourd'hui déshonoré, des trois cent mille morts de Verdun62 ».

En février 1945, de Gaulle fait dire par câble à Bernanos : «Votre place est parmi nous. » C'est ce qui décide l'écrivain à rentrer en France. Un an plus tard, il refuse pour la quatrième fois la Légion d'honneur ; selon lui, cette distinction devrait être réservée aux militaires. « J'aurais été trop heureux de la gagner au combat », écrit-il alors à de Gaulle, « et sous votre commandement, c'est-à-dire sous le commandement de celui qui sera sans doute le dernier grand soldat de l'Histoire de France63. » « Je m'incline devant votre refus » lui répond le général. Le 5 décembre 1946, Bernanos est reçu à Colombey par le général de Gaulle, pour un déjeuner auquel assiste notamment André Malraux. C'est à cette occasion que le général présenta à Bernanos sa fille handicapée Anne.

En mars 1947, Bernanos quitte de nouveau la France, mais cette fois pour la Tunisie. Il est dégoûté par la médiocrité de la plupart de ses compatriotes, dégoûté par ceux qu'il appelle « les hommes du Marché Noir ». Il ne reviendra à Paris, un an plus tard, que pour y mourir. À l'hôpital, il demandera anxieusement : « Mon pauvre pays, qui va le secouer après moi ? »

56. Lettre de la fin avril 1939. Ibid., p. 245
57. La liberté, pour quoi faire ?, éd. cit., p. 89 & 134-135
58. Lettre aux Anglais, éd. cit., p. 90
59. La liberté, pour quoi faire ?, éd. cit., p. 45
60. Essais et écrits de combat, éd. cit., t. II, p. 261
61. Ibid., p. 372 - 62. Essais et écrits de combat, éd. cit., t. II, p. 881
63. Lettre du 6 avril 1946. Combat pour la liberté, éd. cit., p. 636