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André Breton / Demander secours aux poètes
 

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hez Breton, teinté d'aspirations anarchistes et socialistes, la déclaration de guerre en 1914, provoque la stupeur. Un de ses souvenirs forts de jeunesse, rappelé au début d'Arcane 17, avait été la manifestation pacifiste du 16 mars 1913 : « Le drapeau rouge, tout pur de marques et d'insignes, je retrouverai toujours pour lui l'oeil que j'ai pu avoir à dix-sept ans, quand, au cours d'une manifestation populaire, aux approches de l'autre guerre, je l'ai vu se déployer par milliers, dans le ciel bas du Pré Saint-Gervais. »

À l'automne de 1913, il avait commencé des études de médecine qu'il poursuit avant d'être appelé à l'armée en février 1915. Pendant que l'Europe s'enfonce dans la guerre, lui-même est attaché aux services psychiatriques de plusieurs hôpitaux militaires à l'arrière ou au Front. Il se jette avec ardeur dans l'étude des classiques de la psychiatrie. En août 1916, se trouvant au centre neuro-psychiatrique de Saint-Dizier, il découvre à travers les ouvrages de Régis et Hesnard l'essentiel de la pensée de Freud, dont les ouvrages ne sont pas encore traduits en français : cette lecture fait pour lui l'effet d'une révélation qu'il expose, en de longues lettres, enthousiastes et détaillées, à son ami Théodore Fraenkel. La pensée de Freud, et elle seule, lui communique l'impulsion initiale qui lui fera chercher des formations verbales inattendues, neuves et saisissantes, ailleurs que dans les zones contrôlées par la conscience et la volonté.

Cette passion pour la psychiatrie et pour l'analyse freudienne ne va pas sans questionnements ni déchirements intellectuels. Relues par celui qui se livre à la pratique psychiatrique, les productions les plus troublantes de la modernité, par exemple celles de Jarry ou Rimbaud, ne risquent-elles pas d'être envisagées sous l'angle de la psychopathologie ? À un interlocuteur de choix, en l'espèce Apollinaire, Breton confie l'inquiétude ravageuse que font naître en lui ses entretiens avec les aliénés : « Rien ne me frappe tant que les interprétations de ces fous. Est-ce que je ne rapporte pas de nos discussions le même trouble qu'eux? Mon tort est, instinctivement, de soumettre l'artiste à épreuve analogue. De pareil examen je doute que Rimbaud sorte indemne (Une Saison en Enfer), et je regarde avec effroi ce qui va sombrer de moi avec lui » (lettre du 15 août 1916).

Car dans ce chaos de la guerre, la présence des poètes est un recours sans équivalent. « Comment, dans ces conditions, n'aurais-je pas été tenté de demander secours aux poètes ? », dira Breton dans ses Entretiens. Les textes de Rimbaud - en premier lieu le poème Rêve, polyphonie burlesque et inquiétante révélée par La Nouvelle Revue française de juillet 1914 - l'accompagnent et modèlent son regard autant que son écriture. Et en 1916, au cours d'une permission, il a rencontré Apollinaire : « C'était un très grand personnage, en tout cas comme je n'en ai plus vu depuis. Assez hagard, il est vrai. Le lyrisme en personne. Il traînait sur ses pas le cortège d'Orphée. » Dans l'entourage d'Apollinaire, il fait la connaissance de Pierre Reverdy qui accueille aussitôt ses poèmes dans la revue Nord-Sud qu'il vient de fonder. Pour évoquer l'émotion unique que lui procure la poésie de Reverdy, Breton trouvera dans ses Entretiens des formules vibrantes et profondes : « Pour ma part, j'aimais et j'aime encore - oui, d'amour - cette poésie pratiquée à larges coupes dans ce qui nimbe la vie de tous les jours, ce halo d'appréhensions et d'indices qui flotte autour de nos impressions et de nos actes. » En 1917, autour d'Apollinaire et de Reverdy et à quelques mois d'intervalles, il se lie d'amitié avec deux jeunes poètes, Aragon et Soupault : prélude à l'aventure surréaliste.

Figure singulière, inclassable que ce Jacques Vaché rencontré par Breton au début de 1916 à l'hôpital de Nantes. Dandy tragique, dont la résistance aux conventions et aux démissions qu'encourage la vie sociale est sans faille, Vaché aura sur Breton une influence ineffaçable. Les Lettres de guerre, adressées à Breton, à Fraenkel et à Aragon, écrites dans un style désaccordé, désinvolte, inimitable, sont l'expression ironique de ce que Breton appellera « la désertion à l'intérieur de soi-même ». D'esprit corrosif, sans égard pour les littérateurs, fussent-ils d'avant-garde, Vaché est à l'origine d'une longue recherche sur les pouvoirs de l'humour qui aboutira à l'Anthologie de l'humour noir.