n a vu, à travers l'évolution
menant au Manifeste de 1924, à quel point la
pratique littéraire reste l'objet d'un débat
grave. Durant ces années Breton a été
plusieurs fois assiégé par la tentation du
renoncement à l'écriture, dont Rimbaud avait
donné pour lui l'exemple insurpassable. Quant aux
textes automatiques, ils n'ont pas à ses yeux statut
d'oeuvres littéraires, mais de témoins du
passage du courant intérieur. Cette insatisfaction et
la nécessité de répondre sur d'autres
plans au besoin d'affranchissement expliquent que, peu de
temps après la sortie du Manifeste, le
surréalisme va s'affirmer fin 1924 dans une revue
dont le titre affiche une ambition élargie.
Sous une couverture rouge portant en exergue « Il
faut aboutir à une nouvelle déclaration des
droits de l'homme », La Révolution
surréaliste propose une présentation et
une organisation en sections calquées sur une revue
de vulgarisation scientifique de l'époque : les
rubriques « rêves », « poèmes
», « textes surréalistes », «
chroniques », etc. répondent au besoin d'ouvrir
largement aux lecteurs l'accès à une
quête qui, accroissant ses enjeux, propose une
visée de renversement radical et systématique.
De l'un des premiers articles de Breton (Pourquoi je prends
la direction de La Révolution
surréaliste, 15 juillet 1925), détachons
ce programme où s'énoncent une confiance en
l'esprit renouvelée de Hegel, lu assidûment par
Breton, et le détachement absolu par rapport à
l'ordre établi : « À quelque apparence
fuyarde que la vie momentanément nous condamne, il
est impossible dans notre foi en son aptitude vertigineuse
et sans fin que nous puissions jamais
démériter de l'esprit. Qu'il soit bien entendu
cependant que nous ne voulons prendre aucune part active
à l'attentat que perpétuent les hommes contre
l'homme. Que nous n'avons aucun préjugé
civique. Que, dans l'état actuel de la
société en Europe, nous demeurons acquis au
principe de toute action révolutionnaire... »
De là des prises de position de plus en
plus affirmées par rapport à
l'actualité : lutte antireligieuse menée avec
virulence alors que se multipliaient les conversions
d'écrivains ; hostilité à la guerre
coloniale du Rif, ce qui contribue à rassembler les
surréalistes et la gauche militante ; bientôt,
proximité de principe avec le Parti communiste.
L'histoire de la revue ne peut se
résumer en quelques lignes. Parfois mise à mal
par les dissensions et par des difficultés de tous
ordres, La Révolution surréaliste
accompagne jusqu'en 1929 les engagements, les
réorientations, les scissions. Breton y publiera dans
plusieurs numéros successifs Le Surréalisme
et la peinture et nombre de ses pages essentielles.
L'efflorescence du surréalisme donne aux sommaires un
éclat sans précédent. Poèmes
d'Eluard transparents et douloureux, textes de Desnos
hantés par « la Mystérieuse »,
premières proses de Leiris, proclamations
martelées d'Artaud, poèmes subversifs de
Benjamin Péret, essais d'Aragon éblouissants
de virtuosité, voisinent avec une illustration jamais
indifférente : photographies d'Atget et de Man Ray,
reproductions de tableaux de Picasso, de Masson, de
Miró et de bien d'autres, collages de Max Ernst,
dessins de Magritte, etc. Par l'interaction et le contraste
des textes et des images, peu de revues offrent autant au
lecteur le sentiment de l'imprévu.