Concentrer le temps
L'accélération de la narration (évoquée plus haut), qui se traduit par une extrême concentration du temps, nous amène à des montages proches de l'allégorie. C'est, par exemple, au début de Quai des Orfèvres, la chanson que Jenny va apprendre qui joue le rôle de « passe-murailles » à travers temps et espace : on passe de l'essai sur le premier couplet aux répétitions chez elle, puis sur les planches et enfin au concert en public. On pourrait rapprocher cette séquence des valses enchaînées dans Madame de... de Max Ophuls (1953) qui use d'un tel truc tout en nous donnant des repères temporels : le baron Fausto Donati (Vittorio De Sica) et Louise de... (Danielle Darrieux) se retrouvent par hasard dans une réception, il l'invite à danser une valse - le mari (Charles Boyer), qui doit s'absenter quelques jours, vient de confier sa femme au futur amant. Par quatre fondus enchaînés, on les verra valser dans cinq lieux différents, les décors, les robes de l'actrice changent par des « fondus enchaînés sonores », les valses et les instruments changent également (Donati nous donne le compte des jours qui entre chaque valse passent, « quatre jours... deux jours... vingt-quatre heures... sans vous voir... »). L'évolution de leur relation, leur rapprochement se fait dans le mouvement, le rythme de la valse, l'absence du mari (plus de cinq jours) sont ainsi concentrés en quatre minutes trente. Ces subterfuges, ce tissage élaboré des plans sont symptomatiques de nombreux films des années trente-quarante.
Depuis les années soixante-dix, la production courante privilégie les coupes simples - conséquence de l'entreprise de déconstruction amorcée par quelques réalisateurs de la Nouvelle Vague, ou simple habitude du spectateur au fonctionnement du langage cinématographique, à la manipulation des ellipses - avec une annonce plus ou moins précise de ce qui va suivre. Les fondus enchaînés, traités plutôt comme palliatifs de la coupe franche que comme figures génératrices d'une image insolite produite par la superposition des deux autres, deviennent aussi rares que les fondus au noir. Quant aux volets, leur emploi, majoritaire au début du parlant, s'est perdu dès la fin des années trente, même s'il peut ressurgir ponctuellement dans Bob le Flambeur de Jean-Pierre Melville, 1955, par exemple ou, chez Sacha Guitry qui du Roman d'un tricheur à La Poison en a toujours fait un jeu de mise en scène (avec, dans La Poison, le montage alterné final pendant le procès de Michel Simon où les scènes de tribunal sont commentées par les jeux des enfants).
L'iris, lui, a pratiquement disparu avec le muet. S'il est utilisé une fois dans À bout de souffle, c'est pour dénoncer ce type de procédé démarcatif.