des thèmes
Couvrir le monde / Une discipline se construit |
|
Le début du XXe siècle voit disparaître
trois grandes figures, presque
contemporaines, qui ont diffusé
en parallèle une certaine culture géographique : le géographe Élisée Reclus (1830-1905), célèbre pour sa Nouvelle
Géographie universelle et qui achève
alors la publication de son autre
somme, L’Homme et la Terre;
Jules Verne (1828-1905), écrivain,
vulgarisateur, éveilleur de curiosité
géographique à travers sa série
des Voyages extraordinaires; Émile Levasseur (1823-1911), professeur au Collège de France, démographe,
historien, économiste, rénovateur
de la géographie scolaire des années 1870
et inventeur de la géographie économique. Ce sont, dans leur variété,
des symboles éclatants de l’engouement
polymorphe pour la géographie qui
a marqué le dernier tiers du XIXe siècle.
Au même moment, une sensibilité
géographique, que l’on caractériserait
par un vif intérêt pour l’ailleurs
et pour l’actualité des transformations
territoriales, agite la société française. Mais ses lignes de force sont distinctes
de celles qui ont animé le siècle
précédent. À l’exploration du globe fait
suite la réflexion sur une Terre
considérée comme presque totalement
connue. À la conquête coloniale succède
la mise en valeur de l’empire.
De nouvelles relations au territoire
national s’expriment. Le nationalisme,
idéologie majeure qui a porté depuis
les années 1870, en France comme
dans les pays voisins, des politiques
de grandeur, n’a pas perdu de
sa virulence. Mais les affrontements
coloniaux et les adversités économiques
ont élargi à toutes les puissances
européennes, et même aux États-Unis
d’Amérique, les rivalités que la guerre
de 1870 avait ancrées dans le différend
franco-allemand. D’autres échelles
que la patrie et d’autres références que
le sol émergent au sein d’idéologies
territoriales diffuses. Ainsi, une action
régionaliste protéiforme crée une certaine
effervescence en faveur de l’animation
de la vie locale et régionale ;
moins répandues qu’en Grande-Bretagne
mais toutefois vivantes, souvent
en réaction contre l’urbanisation,
des associations de promotion
des paysages ou d’activités sportives
et de plein air, tel l’alpinisme, émergent ;
le goût de l’exotisme s’exprime
dans les sensibilités et dans les pratiques
artistiques. Au total, si l’espace
de la nation reste la référence idéologique
centrale, les trente dernières années
du XIXe siècle l’ont considérablement
transformé, matériellement et
symboliquement, et ont bouleversé
le système dans lequel il s’inscrit au sein
de l’Europe et du monde. Mais ce qui
est le plus neuf au tournant du siècle pour la géographie est l’affirmation
d’un mouvement universitaire
conquérant, qui prend une figure
particulière, celle du « géographe »,
professeur, savant et homme de terrain,
et une figure collective, l’« école »
de géographie.
C’est le déroulement d’un long
XXe siècle de géographie à dominante
universitaire que l’on analyse
ci-dessous. Le chapitre suit un processus
principal de spéciation où une discipline
se met en place, en se construisant
un champ propre : son étude embrasse l’ensemble des productions
et positions intellectuelles, qu’elles soient
programmatiques ou non, et le corps
de spécialistes qui les assume.
On examine les modalités temporelles
de cette « disciplinarisation »,
faite d’individualisation – et, d’abord, de distinction par rapport à l’histoire et aux historiens –,
mais aussi de dispersion – c’est-à-dire
de différenciation interne et, éventuellement, d’alliances
interdisciplinaires renouvelées.
Débats sur une origine
Nombre d’histoires de la géographie moderne commencent en 1870. La
vulgate a retenu des années 1870-1880 une propagande réussie pour la diffusion
de la géographie à l’école, comme vecteur de patriotisme, et l’éclosion d’une multitude
de sociétés de géographie agissant comme autant de lobbies pour la colonisation.
En datant de 1870 (la défaite de Sedan) l’émergence de la demande initiale
de géographie, elle a mis en exergue une « exception » française, fondée par l’inscription originelle de la géographie dans un projet républicain nationaliste et
colonialiste. On peut discuter cette vulgate en soulignant trois points. Le premier
consiste à montrer que, dès le milieu du siècle et surtout à la fin du second Empire,
une politique d’introduction de la géographie à l’école a été menée, avec le but
premier de moderniser le système éducatif en l’ouvrant sur le monde contemporain. Le deuxième point rappelle que la propagande en faveur de l’enseignement
de la géographie ne se restreignait pas à la France, puisqu’elle affectait aussi
les pays voisins, en particulier l’Empire allemand dès l’après-guerre, la Grande-
Bretagne au cours des années 1880-1885, les États-Unis au début du xxe siècle –
et qu’il s’agit donc d’un phénomène massif de nations développées sujettes aux
mêmes syndromes nationalistes et impérialistes. Le troisième est que le choc de la
défaite a été doublé par un autre traumatisme, dû à l’éclatement de la Commune
et à son écrasement sous les yeux de l’ennemi : les dirigeants de la IIIe République
ont affronté des enjeux externe et interne, celui de la Revanche et celui de l’unité
nationale.
Plusieurs auteurs insistent aussi sur la particulière dépendance de la géographie
savante à l’égard de la géographie scolaire : celle-ci aurait été son débouché
naturel, ce que l’on pourrait appeler son « premier marché ». Effectivement,
avec des auteurs éclairés par des comparaisons internationales, on peut montrer
que le développement de la géographie universitaire suit de près les réformes de
l’enseignement secondaire, qu’il accompagne l’introduction de la géographie dans
les programmes. Comme l’histoire mais d’avantage que la pluspart des autres disciplines,
la géographie a été particulièrement liée, dans son développement, à une demande scolaire. Celle-ci suit en fait un double projet, qui vise l’ordre de la modernisation (par une formation des esprits et à des métiers en prise sur le
monde contemporain) et l’ordre idéologique (former un bon citoyen, élevé dans
le conformisme de l’idéologie nationale). Mais en cela la France n’est pas non plus l’exception. Ce qui fait sa spécificité serait l’alliance entre science et civisme,
la fonction savante et citoyenne de l’enseignement, que l’on ne trouverait pas
dans les mêmes termes ailleurs.
Dans cette promotion de la géographie qui commence à la fin du second
Empire, les grandes bifurcations ayant présidé à l’affirmation de la discipline à l’Université datent des décennies 1870 et 1880. Face à deux projets concurrents,
l’un d’une école de géographie indépendante qui aurait rassemblé la gamme des « sciences géographiques » et servi tous les groupes d’intérêts, l’autre de développement
strictement universitaire, l’année 1885 est décisive. Elle vit en effet
le ministère de l’Instruction publique faire un arbitrage favorable à l’Université
(et précisément aux facultés de lettres, où existait un embryon d’enseignement
de géographie au sein du cursus d’histoire) pour l’implantation d’une géographie
savante. Il existait certes des tensions entre les intérêts respectifs des « coloniaux », des pédagogues, des militaires et des universitaires ; il en existait aussi
au sein même de l’Université, comme on l’a souligné à propos du différend entre
le professeur de géographie coloniale Marcel Dubois et ses collègues proches de
Paul Vidal de La Blache. Il ne faudrait pas pour autant exagérer le parti pris de « science pure » que signifierait ce choix universitaire. En effet, de leur côté, les
organismes officiels liés aux intérêts militaires, coloniaux et économiques ont créé
leurs propres lieux de formation ou de renseignement sur le monde : organisation
du Service géographique de l’armée entre 1874 et 1887 et création en 1875 d’un
nouvel enseignement militaire à l’École d’état-major (devenue École supérieure de
guerre en 1878) ; création d’un sous-secrétariat d’État aux Colonies (1881) – puis
d’un ministère des Colonies à part entière (1894) – et d’une École coloniale (1889)
assurant la formation des administrateurs de l’empire ; institution de services étatiques d’observation et de régulation économiques et sociales du territoire,
avec leurs publications régulières, telle la Statistique générale de la France. À
chaque organisme, son regard ou sa gestion autonome.
Cinquante années de reproduction de l’école française de géographie
Dans le haut enseignement, la géographie a connu un succès spectaculaire,
sa présence à l’Université passant d’une seule chaire parisienne (la chaire de géographie
historique de la Sorbonne datant de 1812) à son implantation dans toutes
les villes universitaires en 1914, hormis Poitiers. Mais l’effectif reste médiocre,
avec une vingtaine seulement de professeurs de faculté, auxquels il faudrait ajouter
les enseignants professant dans quelques grands établissements parisiens et
les écoles de commerce.
La nouveauté est dans l’émergence d’un mouvement qualitatif, d’ordre
collectif. On peut l’identifier dans l’affirmation d’une « école de géographie » qui
prend place dans le champ intellectuel français, soit que l’on souligne la gageure qu’elle représente par rapport à la géographie allemande – on parle alors d’une « école de géographie française » ou simplement d’une « école française » –, soit
en raison de la concurrence dans laquelle elle s’installe vis-à-vis de sciences
voisines, l’histoire, la sociologie ou l’ethnographie du côté des sciences sociales,
et la géologie du côté des sciences naturelles – on parle alors d’une « école de géographie ». Cette géographie universitaire a été portée par la politique volontariste
de la IIIe République, selon une optique qui alliait la formation scolaire et le développement
scientifique, dans la représentation positiviste d’un progrès conjoint
de la raison et de la liberté ou encore de la citoyenneté.
On peut effectivement suivre, dans les itinéraires intellectuels et professionnels
de la poignée de géographes qui accèdent à des carrières universitaires pendant
les années 1870-1890, leur conversion progressive à la géographie. On peut
voir les normaliens de la rue d’Ulm, issus d’une formation initiale par l’agrégation
d’histoire et géographie, construire au cours de ce processus une posture intellectuelle,
cognitive et pragmatique, qui configure la géographie en train de se penser
et de se faire. On peut suivre aussi, par exemple chez Raoul Blanchard, nommé à
Grenoble en 1906, comment les professeurs de chaires nouvelles devaient recruter
leur public d’étudiants. Des réalisations étalées sur une décennie (tels l’Atlas général Vidal-Lablache,
publié en 1891-1894, et le Tableau de la géographie de la France, paru en 1903,
tous deux dus à Paul Vidal de La Blache) font date auprès des pairs, géographes
ou non, de l’auditoire scolaire et du grand public. Des modes d’organisation,
des supports de communication et d’expérience collective tels que des revues
(les Annales de géographie, créées en 1891), des « laboratoires » de géographie en
facultés des lettres, des manuels d’enseignement supérieur (dont le Traité de géographie
physique d’Emmanuel de Martonne, publié en 1909, et la Géographie
humaine de Jean Brunhes, en 1910), participent à cette constitution en école et à son inscription dans le champ universitaire. Par la stigmatisation de leurs
concurrents et, à l’inverse, par l’allégeance à une généalogie plus ou moins
ancienne et à des intérêts de connaissance contemporains, ils se construisent leur
propre espace discursif et légitiment leurs choix auprès de leurs pairs, de leurs
commanditaires, de leur public. Au prix de discours de différenciation et de propositions
constructives, ils participent ouvertement à la promotion suivie d’une « géographie nouvelle » ou «moderne», donc en rupture, rhétorique au moins,
avec d’autres géographies. Tôt dans le siècle, des projets éditoriaux de grande
envergure concrétisent cette conjoncture intellectuelle et sociale : mûri dès les
années 1906-1907, c’est notamment le projet d’une nouvelle Géographie universelle élaborée sous l’égide de Vidal de La Blache et encouragée par l’éditeur Armand
Colin. Prévue pour 1914, la collection ne paraît qu’après la Grande Guerre, sous le
double sceau de Vidal de La Blache et de Lucien Gallois. Sans attendre ce grand
oeuvre, les monographies régionales qui se multiplient dans le sillage du Tableau
entrent en résonance avec les milieux régionalistes, qui célèbrent les convergences
entre visée réformatrice et travaux scientifiques. Dans la décennie 1900-1910, une certaine géographie s’exhibe donc comme discipline savante collectivement
organisée autour de standards universitaires ; elle dispose d’une reconnaissance
publique en France et à l’étranger ; elle commence, à la faveur des réformes
scolaires des années 1902-1905, à pénétrer dans le système scolaire développé lors
de la crise nationale liée à la guerre franco-prussienne et à la Commune.
Aussi, loin de représenter un vide, la disparition des grandes figures de la géographie
comme Reclus, Verne et Levasseur, est envisagée dans ce monde savant
comme une page qui se tourne, comme une ponctuation menant à un nouveau
régime intellectuel : une phase proprement scientifique, celle d’une géographie de
professeurs d’université et d’étudiants réguliers, qui fait pièce à la posture grand
public, d’ordre critique et prophétique pour l’un, de fonction divertissante et
fictionnelle pour le second, et qui dépasse la posture programmatique et quelque
peu encyclopédique de l’académicien polyvalent.
D’un autre côté, nombre de lieux hors de l’Université participent aussi à la
production de géographie. Parmi eux, les sociétés de géographie restent les plus
visibles. Mais leur activité s’essouffle au début du siècle. Présentes dans de nombreuses villes depuis leur âge d’or des décennies 1870-1890, elles ne recrutent
plus. Seules ou associées à des sociétés savantes ou bien aux intérêts économiques
locaux, elles assument encore un rôle propagandiste et éducatif par le biais de
leurs conférences grand public et de leurs bulletins, et contrôlent des enseignements
variés où la géographie prend place, dans des écoles de commerce ou dans
des instituts coloniaux. Mais souvent, comme le montre le cas bordelais, le rôle
moteur est dévolu désormais aux chambres de commerce pour ce qui est de la
formation, tandis que la volonté de se passer de l’action de l’État pour mettre
en valeur les colonies, celles-ci étant acquises, se heurte sur place à la tutelle de
l’administration coloniale.
Le déclin des sociétés de géographie de la Belle Époque face à la montée
de l’Université n’est pas propre à la France. Pour leurs manifestations locales
comme pour leurs congrès internationaux, elles doivent compter avec une professionnalisation de la discipline dont témoignent de nouvelles institutions, telle
l’Association of American Geographers, créée en 1904 sur un mode professionnel à l’initiative du géographe-géologue William Morris Davis. Par ailleurs, les autres
spécialistes de « sciences géographiques », comme on disait dans les années 1870,
ont formé leurs propres associations d’hydrologie, de géologie, de cartographie ou
de géodésie.
L’agrégation d’histoire et de géographie réservait une part congrue à la géographie.
C’est par cette petite porte que se sont opérées son affirmation progressive
et son émancipation de l’histoire. De Vidal de La Blache aux jeunes docteurs
du début du xxe siècle, tous ces « géographes modernes » viennent de l’École
normale (rue d’Ulm, à Paris) et ont une formation initiale à l’histoire. Cette émancipation
n’a trouvé son dénouement qu’entre 1941 et 1943, lorsque l’agrégation
de géographie a été créée, sous le régime de Vichy. La géographie était l’une des
dernières disciplines à conquérir son autonomie en ce domaine, avant les sciences économiques et sociales toutefois. La licence ès lettres mention histoire est devenue « d’histoire et de géographie » en 1907, la licence de géographie a été créée
entre 1941 et 1945. Elle a précédé celles de psychologie (1947), de sociologie
(1958) et de sciences économiques (1959). Ce fut la première licence moderne sans épreuve de latin obligatoire, ce qui l’a ouverte à des étudiants issus des formations
modernes du secondaire.
Au sommet de l’édifice de la recherche, les thèses d’État de géographie sont
restées consacrées à la géographie historique jusqu’aux premières années du
xxe siècle, pour complaire au spécialiste de la Sorbonne, Auguste Himly. En 1902,
le succès des thèses de Jean Brunhes et d’Emmanuel de Martonne, soutenues
respectivement sur l’irrigation dans les pays méditerranéens et sur la Valachie,
légitime le recours au terrain permis par le changement de titulaire de la chaire
parisienne. Vidal de La Blache l’a occupée à partir de 1898, quittant son poste
de maître de conférences à l’École normale supérieure. Auparavant, la présence en
Sorbonne d’une chaire de géographie coloniale, créée en 1893 pour Marcel
Dubois, avait permis une ouverture discrète aux sujets contemporains. Outre
cette autonomisation par rapport à l’histoire, les universitaires, en contrôlant
un système de formation, ont acquis une forte indépendance par rapport aux
groupes de pression qui avaient contribué à diffuser la géographie à l’école et à l’université. Les sociétés de géographie ont été contrôlées par des universitaires
durant les années 1930. Elles ont été évincées du niveau international par la mise sur pied, au lendemain de la Grande Guerre, d’une organisation internationale,
l’Union géographique internationale (Ugi), qui entendait prendre en main les
congrès internationaux. Cette instance créée en 1922 à Bruxelles reposait, à l’instar
des unions scientifiques similaires suscitées par les académies des sciences des
nations alliées, sur les académies des sciences ou sur le personnel universitaire. À ce titre, les géographes ont organisé un Comité national français de géographie
(Cnfg), regroupant des représentants de l’Université, du Service géographique
de l’armée, de la Société de géographie de Paris et de l’Académie des sciences.
Mais la cheville ouvrière en fut d’emblée un professeur de Sorbonne, Emmanuel
de Martonne, qui avait suivi la création de l’Ugi, et qui occupa les fonctions
de secrétaire général au Comité pendant plus de vingt ans avant de succéder, à la présidence (1945-1953), au général Bourgeois et au géologue Emmanuel de
Margerie. Après lui, tous les présidents suivants ont été des universitaires géographes.
Parallèlement à cette organisation et sur le modèle américain, Emmanuel
de Martonne a créé en 1920 une association indépendante des sociétés de géographie,
l’Association française de géographes (Agf), ouverte aux seuls professeurs et chercheurs (auteurs d’articles).
Géographie des professeurs, en conséquence : leur hégémonie s’observe
aussi dans toutes les instances scientifiques et académiques, telle la section de
géographie du Comité des travaux scientifiques et historiques (Cths), qu’a dirigée
Vidal de La Blache de 1909 à 1918, laissant sa succession à des fidèles.
Pendant l’entre-deux-guerres, une figure sorbonnarde a cumulé toutes les fonctions,
comme président ou comme principal animateur: Emmanuel de Martonne.
Président de l’Agf, dominant de fait l’activité du Cnfg, il a en outre accédé
à la présidence de l’Ugi entre 1938 et 1948 (dont il avait été le secrétaire général
de 1931 à 1938).
L’émancipation de la géographie universitaire passait par l’élaboration d’un
programme distinctif qui s’est profilé entre les années 1880 et le début de la
décennie 1900. Jouant sur l’articulation entre le domaine de la nature et celui
de l’homme, entre les sciences naturelles et les sciences historiques, les géographes
se sont donné un projet que résume l’expression très usitée de « science
charnière ». Il emprunte aux sciences naturelles leur fondement rationnel et,
s’agissant de géologie, de géographie botanique ou de géographie zoologique,
leur pratique de l’observation, de la classification et du terrain. Il s’appuie
de l’autre côté sur la contingence de l’histoire humaine. La géographie articule
alors deux champs. Mais comment les articuler ? Deux structurations ont été
construites pour légitimer une place spéciale à une science alors qualifiée de « géographie moderne » par ses avocats.
Dans la première configuration, la géographie se fait science du découpage
régional de la Terre. Ce programme régional – ou chorologique, selon une expression
empruntée à la réflexion épistémologique développée en Allemagne – différencie
la nouvelle discipline des sciences spécialisées dans la mesure où il se propose
de découvrir des « régions géographiques », c’est-à-dire des ensembles spatiaux
présentant à diverses échelles une originalité résultant de la combinaison de
phénomènes naturels et humains. La spécificité relève de cette « combinaison »,
là où les sciences spécialisées ne s’intéressent qu’à un objet simple : la végétation
ou le sol par exemple. Les géographes sont allés plus loin encore, en postulant
l’existence de combinaisons physiques et humaines.
L’autre configuration n’est pas chorologique mais mésologique (de meso :
milieu) ou d’ordre écologique, c’est-à-dire qu’elle s’intéresse au rapport existant
entre les sociétés humaines et la Terre, entre l’homme et son cadre d’existence.
Vieille tradition géographique comme la précédente, cette orientation de
recherche, qui s’intéresse à l’influence des faits naturels sur les faits sociaux, s’est
inscrite dans une « géographie humaine » calquée sur l’écologie botanique qui émerge dans les années 1895-1900, en Europe comme aux États-Unis. Cette géographie humaine prend forme au tout début du siècle, à travers des articles tels « La géographie politique, à propos des écrits de Frédéric Ratzel » et « La géographie
humaine, ses rapports avec la géographie de la vie », de Vidal de La Blache
(1898 et 1903). Elle s’inspire de la botanique néolamarckienne, qui se diffuse en
France sur le modèle de l’écologie, ainsi que de la biogéographie, que Friedrich
Ratzel développe de son côté en Allemagne sous le néologisme de Biogeographie.
Dans les deux cas, approche régionale ou approche mésologique, une question
récurrente surdétermine en quelque sorte l’analyse des géographes français :
celle du «déterminisme naturel ». Leur question est de savoir s’il existe des lois
gouvernant les relations entre faits physiques et faits humains. Ils y échappent
en général : soit en fait, dans l’étude concrète, en opposant au déterminisme la
complication de l’histoire ; soit en droit, en mettant en avant la contingence des
faits humains, ou bien en posant que l’investigation géographique consiste en la
recherche des phénomènes d’interaction qui lient les deux catégories de phénomènes.
Ils parlent alors d’action et de réaction, de l’homme acteur et « agent »
géographique, pas seulement jouet passif de son environnement. C’est cette position
non déterministe que Lucien Febvre a qualifée de « possibiliste » dans son
célèbre ouvrage La Terre et l’Évolution humaine. Introduction géographique à l’histoire
(1922).
Dès les années 1910, le programme « régional » était jugé, en France comme à l’extérieur, caractériser l’école française de géographie. Le succès public et académique
du Tableau de la géographie de la France, un livre consacré à la démonstration que la « personnalité géographique » française existe sans conteste, y a
fortement contribué – il fut suivi par une dizaine de monographies régionales,
dont celle d’Albert Demangeon, sur la Picardie (1905), était réputée être le «proto-type ». En fait, ces monographies sont loin d’être identiques ; elles sont
parfois thématiques, accordant peu d’importance à la géographie physique (ainsi
la thèse de Jules Sion sur Les paysans de la Normandie orientale, datant de 1908),
ou au contraire, s’y consacrant exclusivement, comme l’ont fait Antoine Vacher
dans son étude du Berry (1908) et Charles Passerat sur le Poitou (1909). Cette
variété initiale de la monographie régionale n’a fait que s’accroître au cours du
demi-siècle, comme l’a bien montré André Meynier en 1969 dans son Histoire
de la pensée géographique en France : « La région est retenue non plus comme
un cadre à étudier exhaustivement mais comme un découpage territorial plus
ou moins arbitraire à l’intérieur duquel on s’attache à la solution d’un problème
particulier ». Et d’évoquer des titres comme « La vie pastorale en… » ou les « Recherches sur la morphologie de… ». On cite souvent la thèse de Max Derruau
sur la Grande Limagne (1949) comme la dernière qui se soit voulue exhaustive.
La tendance à l’abandon de l’approche régionale intégrée s’est traduite par
l’éclatement des volumes consacrés à la France dans la collection de Géographie
universelle en une Géographie physique signée par de Martonne (1942) et une Géographie humaine et économique signée par Albert Demangeon (1946-1948).
Cette division signale en fait une dissociation qui s’est opérée tôt entre les deux
branches de la géographie, contrairement à la logique d’un programme de
recherche qui aurait dû construire la notion de région (programme régional) et
celles de «milieu » et de «genre de vie » (programme écologique).
La rédaction par de Martonne d’un Traité de géographie physique, publié
initialement en 1909 et souvent réédité, inaugure cet écart entre le projet unitaire et la pratique qui s’instaure. Axé sur l’étude du relief (« relief du sol », précisément
: on ne dit pas alors géomorphologie, et le sol ne relève pas encore spécifiquement de la pédologie), cet ouvrage néglige toute recherche sur la combinaison
de phénomènes naturels – qui sera envisagée seulement par les travaux de
Jean Tricart dans les années 1950, puis par les recherches sur les géosystèmes
menées par Georges Bertrand à partir de la fin des années 1960. En géographie
humaine, l’ouvrage de Jean Brunhes (première édition en 1910, augmentée en
1912 et en 1925) Géographie humaine. Essai de classification positive. Principes et
exemples propose un point de vue décalé par rapport à celui exposé en 1903 par
Vidal de La Blache. En fait, il adopte trois perspectives. D’abord, un « parti du
visible » : il définit alors le « fait » de géographie humaine par ce qui, de la physionomie
visible de la Terre, est redevable à l’activité de l’homme ; d’autre part,
il classe les faits de géographie humaine selon leur contribution à l’économie terrestre
(faits de destruction, de production, d’occupation stérile) ; il examine enfin,
analytiquement, les relations entre les faits élémentaires de géographie humaine
(maisons, routes, ponts…) et les phénomènes naturels. Absence de continuité par
ailleurs : si Vidal de La Blache réussit à rassembler des matériaux pour le traité de
géographie humaine qu’il envisage dès 1907, ses Principes de géographie humaine
ne paraissent que dans une édition posthume (1921), qui poursuit son inspiration écologique mais reste fragmentaire. L’étude des genres de vie en relation avec les
milieux, l’étude des densités de population comme expressions d’une certaine
pression sur l’espace terrestre mais de formes d’organisation et d’activités différenciées,
l’étude de la circulation (amorcée seulement, mais essentielle pour cet
auteur), entrent dans une ambition prolongée d’esquisser la cartographie mondiale
des relations entre l’homme et la terre. En revanche, peu nombreux furent ses
successeurs, hormis Max Sorre, qui ont pris à leur compte l’ambition d’une géographie
biologique à laquelle il a pu aspirer.
Le monolithisme de l’école française de géographie de l’entre-deux-guerres
est relatif. Il faudrait faire la part des nombreux outsiders que l’on a commencé
à réhabiliter, qu’il s’agisse de spécialistes de géographie politique – Jacques Ancel
(1882-1943), Yves-Marie Goblet (1881-1955), André Siegfried (1875-1959) – ou
de personnages formés à la géographie mais engagés volontairement ou non dans
l’entreprise industrielle, comme Jacques Levainville (1871-1932), dans le journalisme
et la politique, tel Henri Lorin (1866-1932), ou dans la diplomatie, tel Yves
Chataigneau (1891-1969). Mais, en l’absence de tout nouveau recrutement universitaire,
dans un contexte économique et démographique français assoupi, qui émousse la crise internationale des années 1930, la poursuite des programmes du
début du siècle s’opère dans la routine. La renommée internationale de la géographie
française n’incite pas à la remise en cause. Or elle culmine au Congrès international
de Paris en 1931, les géographes allemands ayant été interdits d’accès à
l’Ugi lors de sa création, puis étant restés volontairement à l’extérieur jusqu’en
1934. En outre, la géographie bénéficie d’une certaine aura auprès des jeunes
générations du Quartier latin au milieu des années 1930, car elle apparaît ouverte
sur le monde et ancrée dans l’actualité. Ainsi l’enseignement de géographie économique
et humaine de Demangeon attire-t-il de nombreux étudiants d’avenir,
tels les futurs historiens Georges Duby et Pierre Vilar. Cette configuration stable
et attractive va exploser largement après la guerre.
De l’après-guerre à la fin des années 1960 : la reconduction du projet dans la fragmentation
Après la guerre, les géographes ont connu un double bouleversement, la
croissance et le renouvellement du personnel ainsi que les rapides changements
du monde dont ils devaient rendre compte.
D’abord, les grandes figures des élèves de Vidal ont disparu. Les conditions
politiques de la Libération amènent au premier plan de jeunes géographes liés
au parti communiste qui, tels Jean Dresch ou Jean Tricart, entrent à la direction
des Annales de géographie, à côté des élèves de deuxième génération post-vidalienne
comme André Cholley. Les effectifs s’accroissent fortement en raison du
recrutement de jeunes universitaires (le corps des assistants de lettres a été créé
en 1942, et celui des maîtres-assistants, titulaires, eux, de l’enseignement supérieur,
date de 1960), destiné à contribuer à l’essor de la recherche scientifique,
dans un premier temps, puis à l’encadrement des futurs professeurs de collège et
lycée appelés par le boom démographique et par l’allongement de la scolarité.
Cette augmentation des effectifs transforme moins les lieux d’enseignement et
de recherche que les situations : là où il y avait un professeur unique dans les
facultés de province, apparaissent plusieurs chaires permettant (ou obligeant à) la
spécialisation, et de nombreux jeunes assistants et maîtres-assistants astreints à la recherche. On est passé ainsi d’une vingtaine d’enseignants de faculté en
1939 à près de 70 au milieu des années 1950, à 180 en 1963, à 340 en 1967 et à 540
en 1972. Enfin, la licence nouvelle, sans latin, a permis l’entrée en lice d’étudiants
passés par un enseignement «moderne» qui attirait un recrutement populaire
plutôt que bourgeois. La géographie a contribué ainsi à un mouvement de promotion
sociale par les carrières d’enseignement, les grandes écoles de formation des
maîtres les plus liées à ces milieux, telle l’école normale supérieure de Saint-Cloud, fournissant, quant à elles, des proportions fournies du nouveau personnel
universi-taire. Par là s’est affirmé aussi, plus encore que dans des disciplines
comme l’histoire, plus élitiste, le recrutement d’un personnel situé à gauche sur
l’échiquier politique, et souvent proche du parti communiste, d’inspiration (plus
que de formation) marxiste.
D’un autre côté, la reconstruction, le plan Marshall, la croissance économique
et démographique, les débuts de la planification, modifiaient sous les yeux
de chacun le territoire national. La décolonisation obligeait à recentrer l’intérêt
sur la métropole, en un repli territorial que le langage a inscrit à la fin des années
1950 dans la formule de l’«Hexagone » (avec une majuscule). Enfin le monde,
aperçu dans sa fonctionnalité même puisque la guerre avait été « mondiale », se
divisait en blocs politiques antagonistes, tandis que très vite la dépendance du « tiers monde», selon l’expression inventée par le démographe Alfred Sauvy,
apparaissait en plein jour.
Comment les géographes français pouvaient-ils rendre compte de ces nouvelles
structures du monde et de ces mutations manifestes du territoire national ?
Un outillage intellectuel, des configurations interdisciplinaires inédites étaient-ils
pensables ou disponibles? Comment une discipline qui venait d’atteindre, avec la
création de l’agrégation de géographie, la plénitude de son institutionnalisation
universitaire, allait-elle se déployer ?
Les diverses manifestations d’un malaise dans la discipline n’ont pas pu
aboutir à une subversion du projet initial. Plusieurs signes d’embarras sont pourtant
apparus simultanément entre 1942 et 1955, comme le révèlent quatre ou cinq
publications issues de l’intérieur du champ. Ainsi en 1942, André Cholley émet
dans son Guide de l’étudiant en géographie des propositions en faveur d’une
recherche géographique anthropocentrée. Puis, en 1947, Louis Poirier diagnostique
une double crise de la causalité géographique, liée à la discontinuité temporelle
qui rend caduc le recours classique à l’explication par l’évolution historique
(il visait la « crise » de 1929), et à la toute-puissance technique, qui annihile le
rôle de la nature, second pilier du raisonnement géographique. La même année,
sous le titre « De la méthode d’analyse en géographie humaine », Jean Gottmann
publie dans les Annales de géographie un plaidoyer vibrant pour une rénovation
ancrée dans son expérience intellectuelle de l’exil aux États-Unis. Enfin, en 1960,
Michel Phlipponneau réclame la possibilité de se vouer à une géographie appliquée,
dont la légitimité lui semble avoir été obscurcie pendant des décennies par
le libéralisme bourgeois du xixe siècle. Émises en ordre dispersé, ces critiques
envers un ordre hérité n’ont pas été entendues, ou bien elles ont été étouffées.
C’est que trois facteurs s’opposaient à ces forces novatrices. D’abord, et
avant tout peut-être, le modèle universitaire classique de formation orientée vers
l’enseignement se révélait encore valide, vu le gonflement de la demande de professeurs
pour le secondaire. Les facultés devenaient une sorte d’usine à préparer
non seulement la noble agrégation, mais encore le nouveau Certificat d’aptitude à
l’enseignement secondaire (Capes), créé pour faire face à la pénurie d’enseignants.
Dans la réédition de son livre, devenu La Géographie. (Guide de l’étudiant) (1951),
André Cholley insistait désormais sur le nécessaire formatage du cursus universitaire
par l’horizon de l’agrégation, alors même qu’en 1942 il critiquait vivement la dépendance de la « recherche scientifique » à l’égard de la formation à l’enseignement
: « Les chemins nouveaux, ceux qui conduisent à la découverte, nous sont
sinon interdits, du moins rendus très difficiles d’accès. » Cependant, les postes de chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (Cnrs), qui disposait
depuis 1948 d’une section de géographie, étaient destinés avant tout dans ladite
section à accueillir des enseignants en fin de thèse, marche vers une chaire.
Ensuite, de nouveaux modèles d’explication étaient promus par ce personnel
féru de marxisme basique, diffusé au sein du parti communiste. Ils tenaient
essentiellement en l’efficacité du facteur économique ou plutôt – clé par exemple
des découpages du monde ou des classifications des objets géographiques opérés
par Pierre George dans La Ville, le fait urbain à travers le monde (1952) ou dans
La Campagne, le fait rural à travers le monde (1956) –, ils se fondaient sur les
grands systèmes politico-économiques : capitalisme, socialisme, sous-développement.
Ils avaient l’intérêt d’être congruents au contexte économique des Trente
Glorieuses (ces décennies de croissance que l’économiste Jean Fourastié a ainsi
labellisées dans les années 1960), ce qui facilitait leur adoption. La division en « blocs » de part et d’autre du rideau de fer les légitimait en quelque sorte.
Un déterminisme économique (ou économico-politique) se substituait au paradigme
déterminisme (ou au « possibilisme ») naturaliste. Cette approche orientait
la construction du sujet de référence de la géographie : l’«homme-producteur »,
que Pierre George opposait implicitement à l’homme-être vivant du début du
siècle ou à l’«homme-habitant » que Maurice Le Lannou tentait de promouvoir
dans La Géographie humaine (1949). Au genre de vie, notion centrale de la géographie
humaine vidalienne, reprise par Max Sorre, George substituait celle de mode
de production.
Enfin, la perspective unitaire était maintenue. Face à la dissociation des
recherches de géographie physique et de géographie humaine, face à la spécialisation
croissante, des parades étaient trouvées dans l’horizon d’une recherche
collective : ainsi, Jean Dresch dans La Pensée (1949) admettait que les méthodes
traitant du champ de la nature et du social sont différentes, mais à ses yeux
la contradiction entre cette dualité et le projet unitaire de la géographie se résolvait
par la recherche en équipe. D’ailleurs, même si la pratique aménagiste était critiquée par beaucoup, la figure d’un géographe «homme de la synthèse » dans
une équipe pluridisciplinaire, chef d’orchestre dirigeant la symphonie d’experts
spécialisés en économie, sociologie, démographie, histoire, droit, urbanisme, etc.,
convenait alors à tous.
Sur le plan cognitif, un objet a symbolisé la démarche géographique et son
opération par excellence, la synthèse encore : la « région ». Au centre du cursus
universitaire, elle était aussi au coeur de la politique d’aménagement du territoire
en cette décennie 1960 caractérisée par l’équipement concentré autour des
grandes villes de province. Il est revenu à Étienne Juillard de donner la première
analyse française du concept de région : dans son article « La région, essai de
définition », publié en 1962 dans les Annales de géographie, devenu immédiatement
un classique, il a procédé à la distinction, déjà faite en 1954 par les géographes
américains dans American Geography. Inventory and Prospect, entre « région
homogène » (ou uniforme) et « région fonctionnelle », de structure relationnelle.
Cette distinction était possible grâce à l’usage de la notion de « type d’organisation
de l’espace », où il a rendu opératoire une expression apparue au cours des
années 1940, mais peu reçue, et qui a été détournée de son sens descriptif vers un
sens actif proche d’«aménagement du territoire » (par exemple, L’Organisation
de l’espace. Éléments de géographie volontaire, de Jean Labasse, 1966). Dans cet
article, Juillard distinguait la pratique des géographes de celle des économistes.
Il acceptait un critère de distinction épistémologique, les premiers privilégiant
une démarche inductive et empirique là où leurs concurrents étaient tenants de
la déduction et de la formalisation mathématique. Au-delà de ce grand partage,
l’article prenait position de manière normative – et la profession l’a suivi massivement
dans son enseignement en faculté puis dans le secondaire – en érigeant la
région polarisée comme modèle même de l’organisation spatiale moderne, tandis
que la notion, tenue désormais pour acquise, restait peu interrogée, de même que
l’acte cognitif qui l’avait construite.
L’éclatement thématique des recherches, en géographie humaine surtout, a
caché ces difficultés en apportant une somme d’informations nouvelles sur l’état
du monde économique et social. La géographie économique a été la grande
gagnante avec l’étude de l’industrie et, surtout, d’un secteur tertiaire exubérant
qui progressait dans toutes les sphères d’activité. Les transports et les flux de
toutes sortes sont devenus incontournables. Sous le label de géographie de la
population, la démographie est entrée massivement dans la discipline. De son
côté, la géographie physique s’est ouverte, avec retard, à la climatologie, à la
pédologie, à la biogéographie. Elle est devenue science de laboratoire. Quel que
soit le champ, une géographie « adjective » a traduit la fragmentation de la
recherche en sous-disciplines multiples, la spécialisation extrême des profils des
chercheurs, leur éventuelle accointance avec des agronomes, des économistes
ruraux, des sociologues urbains, ou encore des gérontologues ou des sédimentologues.
L’organisation de quelques lieux de rencontre, comme les Journées géographiques
annuelles préparées par le Cnfg (à partir de 1962), a tenté de pallier la
dispersion des travaux. Une structuration effective en quatre groupes de pression
principaux a assuré des fonctionnements prévisibles, le partage des responsabilités
et des postes s’opérant entre les géographes physiciens, jouissant d’un grand
prestige, les ruralistes, fort nombreux et à la légitimité quasi historique, les
tenants de la géographie urbaine, nouveaux prétendants formant un groupe grandissant
et dynamique, aux alliances externes nombreuses, enfin, last but not least,
les géographes tropicalistes, influents, actifs et solidaires, qui s’appuyèrent sur
l’Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (Orstom), créé en
1943 pour remplacer les anciennes structures de recherche coloniale. La survalorisation
d’une agrégation calée sur des exercices académiques, représentant pour
partie un état antérieur de la discipline, où la géomorphologie était reine et où le
paradigme naturaliste dominait, a assuré une certaine unité à la formation universitaire
dans toute la France. Très différente en cela était la situation des sciences sociales, dépourvues de ce cursus commun. Par rapport à la sociologie, quasiment
ressuscitée dans les années 1945 et nourrie à plusieurs sources, par rapport à
l’histoire dont l’ascendant reposait sur la rénovation récente impulsée par l’École
des Annales et par une politique de conquête des sciences sociales, à l’initiative
de Fernand Braudel, la géographie de la période était donc relativement monolithique
et dans une phase peu innovante.
Au fond, l’accès au summum de l’institutionnalisation, pendant l’Occupation,
s’est opéré alors même qu’un nouvel essor des sciences de l’homme allait
se reproduire, sous le coup d’une politique volontariste de développement scientifique
et d’une ouverture des «marchés » intellectuels en direction de l’expertise
aménagiste. On a des raisons de penser que l’establishment a choisi la voie de la
reproduction à l’identique dans la fonction enseignante. On peut croire que
le confort procuré par cette voie traditionnelle ainsi que le sentiment d’excellence
issu d’une situation institutionnelle assurée ont réduit la quête d’innovation.
Les concurrences exercées par les nouveaux venus des sciences sociales (sociologues
et spécialistes d’économie régionale), d’une part, par les classiques serviteurs
de l’État, issus des grandes écoles et des nouvelles institutions centrales –
l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), l’Institut
national d’études démographiques (Ined), l’École nationale d’administration
(Ena) –, d’autre part, ont limité par ailleurs l’installation des géographes dans
les nouveaux créneaux.
De la géographie, science sociale de l’espace, à la dispersion
Avec la décennie 1970 s’ouvre une nouvelle période dans la production de
géographie et dans la « corporation ».
Cette scansion s’appuie, certes, sur le renouvellement des personnes, la fin
de la décennie 1960 constituant une période de fort recrutement pour encadrer
les cohortes issues du baby-boom. Cependant, dès 1973, est donné un coup d’arrêt
brutal au recrutement dans l’enseignement supérieur. Avec ces recrutements
massifs qui font doubler le nombre des assistants et maîtres-assistants de 1963 à 1967, et même tripler de 1963 à 1972, les postes de professeurs devenant très
minoritaires, les tensions de carrière que Pierre Bourdieu a analysées dans Homo
academicus s’appliquent à la géographie comme aux autres domaines.
Cet état favorise les aspirations au changement. Abolition des hiérarchies,
réformes pédagogiques, pluridisciplinarité, intervention dans la cité aux côtés
des habitants et des travailleurs, dans les points chauds de la rénovation urbaine,
de la lutte ouvrière contre le «grand capital », des luttes paysannes ou des luttes
antinucléaires, voire à côté de la révolution chinoise ou du Vietnam, sont à l’ordre
du jour des « soixante-huitards ». Mais « révolutionner » la science géographique
n’est pas au coeur des prises de parole d’amphithéâtres. L’émergence d’un mouvement
diffus pour une «nouvelle géographie » en rupture avec les précédents
prend forme dans les quelques années qui, de 1970 à 1976, voient naître d’une
part une refonte des lieux de débats et de diffusion de la géographie et, d’autre
part, des propositions de subversion intellectuelle de la discipline. Des revues à
comité de rédaction national supplantent les Annales de géographie : L’Espace géographique
(1972), Hérodote (1976)… Des forums de discussion s’ouvrent dans ces
revues et dans d’autres instances, tels les colloques « Géopoint » qu’organisent de
jeunes universitaires du grand Sud-Est français avec leurs collègues suisses.
Une première vague de contestation porte la new geography américaine,
découverte seulement en 1970 par les nouvelles générations. Elle crée un mouvement
collectif analogue à celui qui s’est structuré à la fin des années 1950 aux États-Unis et au milieu des années 1960 en Grande-Bretagne : formation aux statistiques, aux mathématiques, à l’informatique par des stages et des universités
d’été ; organisation en groupes formels et informels s’ouvrant sur les réseaux
européens de la géographie « théorique et quantitative » ; expérimentation des
modèles de l’analyse spatiale devenus classiques, notamment ceux des lieux centraux
et de la diffusion. Dans ce mouvement, qui s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui, l’une des originalités de la recherche géographique française a tenu dans
l’intérêt accordé à la modélisation, aux méthodologies d’analyse spatiale et à la
notion de système, héritée peut-être d’un sens de la totalité que fournissaient à la
fois le marxisme et le paradigme régional classique. Vers la fin des années 1970,
les premières thèses de géographie théorique et quantitative sont défendues : travaux
de Michel Chesnais sur l’Analyse régionale des échanges ferroviaires (1977),
d’Yves Guermond sur le Système de différenciation spatiale en agriculture (1978),
de Franck Auriac sur Système économique et espace (1979), recherches de Denise
Pumain sur la croissance urbaine dans le système urbain français, de Thérèse
Saint-Julien sur l’industrie et le système urbain, de Violette Rey sur l’agrandissement
spatial des exploitations agricoles (1980). Les modèles de référence ne sont
pas d’origine française mais renvoient, pour les classiques, au Zentralen Orte in
Süddeutschland de Christaller, à la tradition d’économie spatiale, et surtout aux
traités qui donnent le ton de la réflexion épistémologique, tel le néopositiviste
Explanation in geography, de David Harvey (1969), ou les manuels qui proposent
de nouvelles grilles d’analyse en géographie, telle l’Analyse spatiale en géographie
humaine de Peter Haggett (première édition en 1965 sous le titre Locational Analysis
in Human Geography), que Philippe Pinchemel a fait publier en 1972. De nouveaux
cursus s’instaurent progressivement à l’Université.
Un deuxième moment se situe en 1975-1977. Sa singularité se révèle dans la
vivacité des polémiques et dans le terme de crise qui émaille les interventions
parues dans les publications géographiques nouvelles ou dans la grande presse intellectuelle, dont une partie est liée au parti communiste. Ce moment critique
paraît greffer l’un sur l’autre deux phénomènes distincts : la crise économique survenue en 1973, qui ravive la lutte politique, et des diagnostics disciplinaires
(bousculés par la new geography) surdéterminés par l’imprégnation marxiste que
la géographie française connaît, on l’a dit ci-dessus, plus encore et plus longuement
peut-être que certaines disciplines voisines. Au coeur des polémiques,
le choix de la ligne « juste », tant pour ce qui relève de la fonction première
de l’activité scientifique que pour ce qui relève de la bonne position épistémologique
ou du statut de l’espace dans l’explication.
La convergence des efforts pour un renouveau de la géographie s’est opérée
à travers une disqualification de l’héritage, taxé désormais de géographie « traditionnelle » voire, chez les plus indulgents, de géographie « classique ». Elle a surtout produit un projet nouveau, structuré autour des notions d’espace et d’organisation
spatiale. Plus décisivement, la géographie s’est placée dans le champ des
sciences sociales, et non plus en situation de charnière ou de carrefour des
sciences naturelles et humaines. L’espace est devenu l’opérateur d’un repositionnement
global par lequel, sous des formulations diverses, la géographie s’est trouvé
une nouvelle identité : la science de l’organisation spatiale des sociétés, ou la
science de la dimension spatiale du social.
Dans ce réajustement, la place de la géographie physique est devenue critique.
Une partie de la profession, attachée à la recherche, s’est recasée avec des
naturalistes purs ; une réflexion sur la géographie physique « science sociale » a été en revanche menée par les secteurs les moins liés à la tradition morphologique,
biogéographie et climatologie surtout (Jean-Pierre Marchand, Pierre-
Charles Péguy, François Durand-Dastès, Georges Bertrand…). Des tentatives de «recentrement » de la géographie ont été proposées pour recombiner deux processus
concourant à la reproduction des sociétés : la « mise en espace » des lieux
des hommes et l’« anthropisation » du milieu, dont Philippe et Geneviève Pinchemel
ont fait les deux piliers structurant une théorie de la géographie dans La Face
de la Terre (1988).
La constitution d’un réseau de recherche national autour d’un programme
d’envergure, à la fois organisationnel et scientifique, a scellé en 1984 le renouveau
de la géographie française. Sous la direction de Roger Brunet, le groupe d’intérêt
public (Gip) Reclus a lancé à l’horizon 1989 trois programmes-phares : un Atlas
de France (un précédent avait été lancé par le Cnfg dans les années 1920), une
Géographie universelle et un Observatoire de la dynamique des localisations, objet
inédit, non réalisé, qui devait constituer une banque de données destinée à
suivre, à grande échelle, créations et disparitions d’activités ou d’équipements. La Maison de la géographie de Montpellier servait de tête à un réseau de chercheurs
; y étaient rassemblés des équipements infographiques à visée nationale.
Par ailleurs, une Encyclopédie de géographie (1992) et un dictionnaire, Les Mots de
la géographie. Dictionnaire critique (1992), ont tenté de rendre compte, dans un
certain pluralisme, des nouveaux points de vue de géographes sur le monde,
apparus au cours des deux décennies précédentes.
En outre, une mise à jour disciplinaire était devenue nécessaire au début
des années 1980 pour les secteurs les plus réfractaires aux bouleversements de
la «nouvelle géographie ». Localement, la confrontation de l’establishment aux
diverses écoles du monde, notamment lors du Congrès international de Paris
(1984), l’a incité à cette mise à jour. Pour les secteurs progressistes, l’arrivée de
la gauche au pouvoir en 1981 ouvrait la recherche sur des sujets de société – chômage,
inégalités, etc. – et vers des situations d’expertise liées à la décentralisation.
L’émergence d’une « géographie du développement », en rupture avec une
géographie tropicale jugée réactionnaire, et l’affirmation d’une « géographie sociale » qui bataille tant avec les pesanteurs idéologiques de la corporation qu’avec le « spatialisme » des géographes de la mouvance théorique et quantitative (comme
le signale le titre De la géographie urbaine à la géographie sociale. Sens et non-sens
de l’espace, publié en 1984 par un collectif de chercheurs et de groupes installés
à Paris, Lyon et Pau), datent de ces années de renouvellement politique. Le développement
de nouveaux problèmes collectifs (celui de l’environnement par
exemple), la structuration de la recherche par des programmes finalisés ont
conduit par ailleurs les géographes, structurellement, à se tourner vers de nouveaux
marchés de l’emploi.
Dans cette conjoncture conflictuelle mais adaptative pour beaucoup, le
concept d’espace et l’orientation vers les sciences sociales se sont diffusés
dans les différents secteurs de la discipline, formant vers 1984-1985 une sorte
de commun dénominateur. Mais il s’agissait d’un projet hétérogène, à la mesure
des dissensions politiques et scientifiques intenses qui l’avaient construit. Les dimensions de cet apparent consensus du milieu des années 1980 se sont
déployées dans des directions disjointes – analyse spatiale, géographie sociale,
géographie des représentations, géopolitique et géographie « tout court » d’allégeance
classique –, aboutissant à une pluralisation de plus en plus évidente au
cours de la décennie suivante.
La commande de géographie ne s’est pas réduite avec la « mondialisation ». Au-delà du modèle du territoire national et de l’État, la complexité des structures
spatiales à envisager suppose désormais de repenser les imbrications d’échelles,
en donnant une consistance nouvelle aux deux extrémités, le local et le monde,
et en valorisant les configurations en réseaux, permises par la mobilité individuelle
et les technologies de maîtrise de la distance. En outre, on peut penser avec
les critiques de la postmodernité que la catégorie « espace » a pris l’ascendant
sur le « temps » et que, par là – comme l’ont soutenu, entre autres, David Harvey
dans The Condition of Postmodernity (1988) et Edward Soja dans Postmodern
Geographies. The Reassertion of Space in Critical Social Theory (1989) –, la géographie
acquiert une pertinence renouvelée. Ainsi, en France, l’invitation à admettre
l’actualité du « tournant géographique » et à « penser l’espace pour lire le monde », comme l’a fait Jacques Lévy (1999). De son côté, un nouvel air du temps traverse
l’ensemble des sciences sociales depuis le milieu des années 1980. Il porte à ordonner la problématique autour du « sujet » (ou de l’individu, ou de l’acteur), à penser l’« action ». Il insiste sur la centralité du langage dans la production de
savoir comme dans l’interaction sociale. La géographie ne peut y être insensible :
facteur d’unification du champ ou de «babélisation » ?
Les facteurs de segmentation dus à la multiplication des domaines de compétence
du géographe se sont renforcés au cours des années récentes. La pluralité
de lieux d’intervention et de légitimation d’un savoir se décline en termes de problèmes (question urbaine, développement, mobilités internationales, risque, environnement…),
d’échelles (du local au mondial) et d’organisation (avec la commande,
par une multitude d’acteurs, de la recherche finalisée requise par une « société
de la connaissance »). Par ailleurs, quelles cohérences peuvent structurer un corps
de géographes qui se compte désormais par milliers (le Répertoire des géographes
français de 2002, qui recense les enseignants-chercheurs des universités et
grandes écoles, les chercheurs des divers organismes publics, les professionnels
relevant de bureaux d’étude privés ou publics, comprend 1857 notices…), et qui s’est rajeuni grâce aux recrutements effectués à partir de la fin des années 1980 ?
Le renouvellement des générations permet à des stratégies de subversion de se
mettre en place, autorise l’implantation de nouveaux habitus (telles l’ouverture
internationale, la sensibilité à la philosophie), et s’accompagne de discontinuités
majeures dans les références – le marxisme qui a imprégné pratiquement toutes
les générations entrées dans le champ avant cette dernière vague de recrutement étant désormais inconnu ou disqualifié.
Pour ce qui est de la formation, l’ouverture de champs d’expertise nouveaux
s’est accompagnée d’un processus de professionnalisation qui a engagé la
géographie dans des structures pluridisciplinaires où coexistent des savoirs et des
savoir-faire complémentaires dans l’action. Dans ces diplômes tournés vers les
métiers de l’environnement, du tourisme, du développement local, du patrimoine,
etc., elle n’est plus qu’un élément parmi d’autres de la formation. Aussi ne
peut-elle demeurer la « discipline-synthèse » des postures aménagistes anciennes.
Comment peut-on alors conserver une identité à la géographie ? Pour une partie
de la profession, la réponse est technique. Elle passe par la mobilisation de compétences
cartographiques et statistiques et repose sur le développement de la géomatique,
qui rencontre les besoins en information localisée de nombreux utilisateurs.
Justifiée en revanche sur un plan heuristique ou cognitif, l’approche
proprement géographique peut aussi être focalisée sur des opérations d’ordre spatial.
Elle s’organise alors selon deux voies. Elle peut exploiter les notions et les
méthodologies de l’analyse spatiale, qui sont désormais bien recensées dans des
manuels comme ceux de Denise Pumain et Thérèse Saint-Julien (1997-2001) sur
L’Analyse spatiale et Les Interactions spatiales et celui de Lena Sanders (2000) sur
les Modèles en analyse spatiale. Mais elle peut aussi mobiliser un archipel lexical
indexé autour du « territoire » plutôt que de l’« espace ». Cette dernière approche
rejoint l’une des directions suivies par la recherche géographique française de ces
dix dernières années.
« Lieu » et « territoire » ont acquis droit de cité et constituent les catégories
de pensée organisatrices, sinon les étiquettes, qui rassemblent de nouvelles
manières de dire en géographie. L’ouvrage Géographie sociale et territoires, de Guy
Di Meo (1998) sert de référence pour les tenants d’une réflexion géographique qui
a pu se structurer d’abord autour de la Géographie sociale écrite par Armand
Frémont, Jacques Chevalier, Robert Hérin et Jean Renard en 1984, et qui voulait
alors combiner social et spatial en un «binôme conceptuel » où le « rapport
social » devait être premier. En 1998, la notion de territoire s’impose, et avec elle
des entités qui recouvrent tant le social que l’individuel, et en celui-ci tant l’imaginaire
ou le symbolique que le corporel et le sensible.
La notion de territoire imprègne aussi une géographie culturelle dont la
promotion s’est faite à travers la diffusion de la revue Géographie et Cultures,
créée par Paul Claval en 1992. Une oeuvre-phare comme Fondements d’une identité.
Territoire, histoire et société dans l’archipel de Vanuatu de Joël Bonnemaison
(1986-1987) en fonde la légitimité dans l’analyse des valeurs et des cosmogonies
aux sources des pratiques de peuples mélanésiens. La recherche sur les pratiques
vernaculaires – l’étude de « pratiques ordinaires » situées dans tous les types
de sociétés, qu’elles soient «proches » et « modernes » ou « lointaines » et « exotiques » – s’inscrit aussi dans ce langage de la territorialité. Parmi les auteurs qui
théorisent le rôle des identités collectives dans les processus de construction territoriale
figure Bernard Debarbieux, qui cherche aussi à définir en quoi les lieux
(notamment ce qu’on appelle les « hauts lieux ») peuvent jouer un rôle de mise en
forme du social. Le concept de « lieu » s’impose donc aussi pour qualifier des
repères individuels ou collectifs et pour évoquer les valeurs qui sont affectées à toutes ces localités, ces parties d’une étendue terrestre dont certains courants
de la géographie contemporaine soulignent le « sens » pour des sujets ou pour
des groupes. Éric Dardel, un géographe français imprégné de phénoménologie,
inaperçu à son époque lorsqu’il publiait L’Homme et la Terre. Nature de la réalité
géographique (1952), constitue l’une des références de ces travaux diffus, sensibles à l’identité spatiale et à l’expérience géographique des êtres humains.
D’un début de siècle à l’autre,
la géographie n’a pas perdu de son
actualité, si l’on en juge par l’ampleur
des interrogations suscitées au début
du XXIe siècle comme aux alentours
de 1900 par les effets de la finitude
et de l’intégration du monde, par les nécessités de l’organisation
et de l’identification spatiales
ou territoriales qui en découlent.
Bien institutionnalisée au sein
de l’Université, dévolue alors à une
fonction d’enseignement mais plus
attirée par des activités d’expertise
qu’on ne l’a dit, la géographie
du début du XXe siècle s’est organisée
autour d’une poignée de praticiens
qui s’ouvraient à l’exercice
conjoint du terrain, de la carte et
des archives. S’extirper de l’histoire,
se professionnaliser en s’appuyant
sur les sciences de la Terre, servir
la science, la patrie et l’humanité,
étaient les impératifs de la nouvelle tribu
qui se formait. Avec son millier
d’enseignants et de chercheurs,
avec ses nombreuses formations,
professionnalisées ou non, qui visent
l’enseignement, l’aménagement,
la cartographie, la géomatique,
la géographie contemporaine jouit
d’une situation assurée dans le champ
universitaire et dans les lieux
de la pratique professionnelle.
Avec le recul, il est permis de saisir
les cohérences d’un groupe peu
nombreux. Cette facilité que permet
la distance ne nous est pas donnée pour
la période contemporaine. Un objet
pourtant, le dictionnaire, pourrait
nous servir pour juger des situations.
Le Dictionnaire de géographie
d’Albert Demangeon (1907) rompait
avec les précédents en incorporant
des notions aux listes classiques
de toponymes. Il s’inscrivait
explicitement dans la promotion
d’une « géographie moderne ».
Le Dictionnaire de la géographie dirigé
par Pierre George en 1970 voyait
la discipline tributaire des sciences
de la nature et des sciences de l’homme.
Abandonnant toute référence à la toponymie, il incorporait largement,
selon ses propres termes, « le vocabulaire
des disciplines qui contribuent à donner
une image géographique du monde »,
à savoir celui de la démographie
et de l’économie à côté du vocabulaire
omniprésent de la géomorphologie.
L’ouvrage Les Mots de la géographie
(1992), dirigé par Roger Brunet,
Robert Ferras et Hervé Théry
se voulait « dictionnaire critique »
et visait « toute la géographie, rien que
la géographie ». Parmi les plus récents
figurent une réédition mise à jour
du dictionnaire de Pierre George ;
Hypergeo (coordonné par Bernard
Elissalde), dictionnaire de géographie cybernétique, hypertextuel, organisé
autour d’un coeur, la géographie,
et de trois sous-ensembles, « Régions
et territoires », « Spatialité des sociétés »,
« Relations sociétés/environnement » ;
le Dictionnaire de la géographie
et de l’espace des sociétés, dirigé par
Jacques Lévy et Michel Lussault (2003),
qui se veut d’un « pluralisme assumé »
et le marque parfois en multipliant
les définitions de termes, mais manifeste
aussi « le désir d’offrir au lecteur
un ensemble cohérent et consolidé » ; un Dictionnaire de géopolitique publié
par Yves Lacoste. Cinq tentatives
pour une seule géographie ?
|