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Couvrir le monde / Les gestes du métier |
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La reconnaissance du terrain (1890-1945)
Dans la dernière décennie du xixe siècle, Paul Vidal de La Blache a installé
la géographie dans l’Université française et insufflé à ses premiers étudiants un
nouvel esprit disciplinaire. Ces « post-vidaliens », selon l’expression d’Olivier
Orain, ont établi en quelques années les bases méthodiques d’une géographie
scientifique qui a su imposer ses points de vue originaux au-delà de la Seconde
Guerre mondiale. Il s’agissait principalement d’une appréhension visuelle directe
des milieux humanisés, qui était ensuite méthodiquement abstraite et vulgarisée
au moyen de généralisations descriptives et graphiques privilégiant l’échelle
régionale.
Dans la genèse du Tableau de la géographie de la France de Vidal de
La Blache, le parcours effectif et personnel du terrain étudié et sa soumission à la vue directe ont constitués la première des postures de recherche. Pour les
avoir abondamment pratiquées tout au long des itinéraires que décrivent ses
carnets de terrain, Vidal de La Blache peut affirmer qu’« il y a une méthode géographique
d’interpréter les paysages. Cette interprétation met surtout en jeu
des facultés d’analyse. […] Le géographe se voit en présence d’une combinaison
de lignes et de formes qui ont chacune leur signification : les unes comme expression
d’énergies en pleine vigueur […], d’autres remontant à des âges lointains ». Comme le précisent Marie-Vic Ozouf-Marignier et Marie-Claire Robic,
« le contact avec la “réalité géographique”, sur le terrain ou par ses substituts,
est valorisé par le savoir voir, qui implique un coup d’oeil, mais aussi un sens
du placement et un art du déplacement sur les lieux. Le travail individuel de
terrain et l’excursion collective sont les moments clés de cet apprentissage, car il
existe bien un apprentissage du voir ou plutôt du “savoir regarder” et la dizaine
d’années qui entoure le tournant du xxe siècle est pleine de témoignages sur la
constitution de ces microtechniques du regard et du déplacement ».
Pour Jean Brunhes, directeur scientifique des Archives de la planète de 1912 à 1930 et chargé, à ce titre, de constituer un inventaire photographique du
monde, la géographie est « une discipline des réalités matérielles, concrètes. Elle s’ancre dans le visible, le paysage. La géographie humaine repose d’abord
sur une certaine éducation du regard, une certaine discipline de l’observation.
Sa matière première lui est offerte par l’objectif photographique plus que par les
archives ». Mais son travail prouve bien qu’il considérait les photographies
comme d’authentiques archives – d’ailleurs le musée Albert-Kahn de Boulogne-
Billancourt les utilise en tant que telles encore aujourd’hui. Vidal de La Blache et
ses premiers élèves ont vu dans la photographie le meilleur, le plus pratique et le
plus objectif des substituts du terrain en même temps qu’un moyen commode et
suggestif de diffusion et de vulgarisation de sa connaissance.
Presque tous les géographes universitaires de cette époque, en particulier
Jean Brunhes, Albert Demangeon et Emmanuel de Martonne, ont appris à faire
des photographies sur le terrain, à constituer des collections d’archives photographiques
et à les projeter à des publics divers dans le cadre de leurs cours et conférences.
De cette pratique de la photographie du terrain et de sa diffusion s’est
progressivement dégagé un certain formatage des angles de vue, des cadrages et
de la composition des images, que l’on peut assimiler, en définitive, à une
véritable technique professionnelle du point de vue.
Toutefois, l’analyse des archives photographiques et des productions iconographiques
de la géographie de cette époque permet de préciser que la posture
scientifique des géographes consistait à saisir, à élaborer et à diffuser des paysages
choisis au préalable. Ces paysages, qui étaient distingués pour leur exemplarité et
leur caractère typique, devaient aussi fournir et fixer dans la mémoire les signes
reconnaissables d’une idée scientifique ou pédagogique partageable. C’est à ce
stade que les images, disjointes du contexte de la prise de vue et de leur élaboration,
se trouvaient incorporées à des mises en perspective théoriques leur assignant
un statut démonstratif plus abstrait. De Martonne et les géographes physiciens
qu’il a formés ont poussé très loin l’abstraction des paysages photographiés
par la pratique généralisée des croquis et, d’une certaine manière, par celle des
coupes topographiques et des blocs-diagrammes. Philippe Pinchemel rappelle
comment, entre le terrain des excursions et les exercices en laboratoire, s’établissait
un va-et-vient permettant l’illustration, l’application et la transmission des
gestes d’un métier : « Il marchait rapidement, ignorant les retardataires, gagnant le
point haut ou le front de carrière et commentait le paysage en s’aidant de la carte
et de coupes ou de croquis ; tout semblait simple à comprendre, lumineux!»
La carte topographique symbolise la géographie. De fait, dès 1908, la préparation
de la licence de géographie comporte le commentaire de cartes de ce type
pour apprendre à décrire la physionomie d’une contrée. Lorsque l’agrégation de géographie est créée, en 1943, c’est l’exercice canonique – consistant à 1) dessiner
le profil d’un terrain sur la carte topographique, 2) comprendre la disposition
des terrains le long de la coupe à l’aide d’une carte géologique et de sa notice,
3) expliquer les formes du relief par les structures que révèle la coupe géologique,
4) en déduire les conséquences sur la vie humaine –, son épreuve reine, le chefd’oeuvre
magistral. Voilà pourquoi le nombre des cartes topographiques disponibles à l’Institut de géographie de Paris est passé de 12000 à 44000 entre
1912 et 1928, en grande partie grâce à Emmanuel de Martonne (il obtient aussi
en 1934 la création d’une école de cartographie à l’Institut de géographie).
On connaît les travaux qu’il faisait faire à ses étudiants sur ces cartes : des profils
longitudinaux et transversaux de vallées, le dessin en perspective des reliefs, des
représentations en courbes de niveau à partir de photographies, des dessins de
panoramas élaborés à partir de profils topographiques convergents et, nec plus
ultra du savoir-faire professionnel, l’élaboration de blocs-diagrammes.
Le va-et-vient entre l’observation et le dessin des formes visibles sur place, entre
la lecture ou l’écriture du codage graphique des formes, constituait en quelque
sorte le thème et la version d’un apprentissage « classique » de la traduction des
signes en idées et réciproquement. C’est ainsi que les géographes apprenaient à opérer le passage de l’expérience sensible à la connaissance intellectuelle par
l’abstraction graphique du visible. Par l’observation attentive des paysages, ils
recherchaient des structures cachées (géologiques et tectoniques), et par la cartographie
ils reconstituaient les étapes de leur évolution. Telles étaient les questions
et les méthodes d’une géographie physique émergente, appelée à un brillant
avenir. Du côté de la géographie humaine, le parcours pédestre et photographique du terrain était complété par l’analyse des cartes topographiques dont la diffusion de
nouveaux modèles au 1/50 000 (à partir de 1922) a accompagné le développement
de la nouvelle géographie – de la vie, du sol et des racines – inaugurée par Vidal
de La Blache. On observait sur la carte les « groupements humains » : leur
dénomination, leur nombre, leur ampleur, leur forme, leur localisation et leur
espacement donnaient d’abord lieu à des descriptions méticuleuses et calibrées
par un enseignement universitaire sourcilleux sur les méthodes et pointilleux sur
le vocabulaire descriptif ; l’harmonisation des méthodes et du lexique de la géographie était un objectif prioritaire pour de Martonne (en particulier dans le
cadre des hautes responsabilités qu’il occupait au sein de l’Union géographique
internationale). Le terrain était ainsi préparé pour l’ouverture d’une enquête qui
cherchait ses explications, d’abord, dans l’effet combiné des eaux courantes, de la
nature des sols et des facteurs climatiques sur toutes les formes de la vie ; une
triade classique dont l’observation et la description systématique en tous lieux
et sur toutes les cartes constituaient le fondement d’une étude du milieu mixant
l’évaluation des facteurs naturels, la typologie des formes du terrain et des habitats
humains à une compréhension partagée de l’esprit des lieux. Assez souvent
aussi, comme l’avait conseillé Demangeon, elle savait aller chercher dans les
archives les explications d’ordre historique. Cette « description raisonnée », par le
terrain et par la carte, avait été élevée au rang d’un quasi-genre littéraire par les
premières formes de vulgarisation et, surtout, par les premières thèses des élèves
de Vidal de La Blache.
Entre, d’une part, le terrain des petites patries locales, arpenté la carte
d’état-major à la main par les topographes et, d’autre part, le monde qu’ont
exploré et cartographié la Société de géographie et la géographie coloniale, les
postvidaliens ont d’abord choisi d’étudier les régions de France. Cette position
intermédiaire allait à la rencontre du fort régionalisme attesté à la fois dans les
universités françaises et dans les milieux d’affaires au début du siècle et, en
quelque sorte, elle prolongeait aussi la mode des monographies locales suscitée
dans l’enseignement élémentaire dès avant la Première Guerre mondiale.
De fait, deux tiers de la centaine de thèses de doctorat soutenues en France
au cours de la première moitié du xxe siècle concernaient directement l’une
ou l’autre des régions de la France et, parmi elles, les monographies exhaustives
suivaient ce modèle : délimitation de la région étudiée, analyse des conditions
physiques (structure, évolution morphologique, modelé, climat), histoire économique
et sociale de la population, esquisse de l’économie contemporaine, étude
de l’habitat rural puis urbain et approche de la mobilité de la population. Il faut
signaler la prédominance des recherches sur la ruralité en soulignant l’importance
du cadrage méthodologique donné par le modèle d’enquête rurale de Demangeon,
mais aussi noter, dans les travaux du même auteur – après ceux de Raoul
Blanchard –, un intérêt pour les questions urbaines, réactivé au milieu des années
1930. La thèse, qui était plus souvent un constat qu’un diagnostic, représentait
toujours un énorme travail solitaire par lequel chaque chercheur apportait sa
contribution, enracinée dans la connaissance régionale, à l’édification collective
d’une géographie synthétique dont Vidal de La Blache avait programmé le vaste
chantier dans le cadre de la Géographie universelle.
Vidal de La Blache fut le premier géographe français à exercer dans ses commentaires
de paysages cette « mise en commun» que constitue la reconnaissance
du terrain. À ce titre, il fut aussi un grand pédagogue et, suivant son exemple,
plusieurs universitaires (en particulier Brunhes, Blanchard et Demangeon) ont
oeuvré à la vulgarisation du savoir géographique, permettant de ce fait une intégration
avancée des pratiques iconographiques de la géographie, de l’école à l’Université. Leur moyen le plus sûr fut l’élaboration d’un arsenal didactique
comportant plusieurs collections de manuels scolaires et d’albums photographiques
venant s’ajouter à l’atlas et aux célèbres cartes murales cartonnées de
la collection «Vidal-Lablache ».
Les enseignants utilisaient principalement des photographies prises sur
le terrain par des géographes ou par des compagnies aériennes spécialisées.
La méthode trouvait sa cohérence dans la conviction partagée de la vraisemblance
des images photographiques et, surtout, dans une assimilation de l’illustration à l’observation qui faisait encore peu de cas des effets de sens liés aux représentations
mentales et aux points de vue choisis des auteurs. Dans l’édition scolaire,
ce réalisme photographique permettait de refouler les emblèmes pittoresques de
l’imagerie régionaliste, au profit d’une observation dirigée des paysages.
Mais il y avait un risque de confusion des genres entre le scientifique et
le didactique. En tant que simulacre d’une recherche (sans problématique),
l’observation de chaque image devait, à partir de la vue d’un lieu, d’un objet particulier,
retrouver l’expression générale d’un fait géographique « reconnaissable ».
Chaque lieu observé pouvait donc être – à la fois et tour à tour – considéré
comme local et général, aussi particulier qu’exemplaire, comme source et comme
mémoire du savoir. De plus, la multiplication des images (photographies, croquis,
dessins, coupes, etc.) a engendré une nouvelle forme d’observation consistant à comparer des séries d’images. En s’éloignant ainsi du symbolisme des images
uniques, elle a débouché sur une pratique généralisée de la combinatoire
et des typologies visuelles : cette contextualisation de la lecture des images géographiques se remarque dans les ouvrages des premiers étudiants de Vidal
de La Blache, à commencer par les dispositifs d’images « exemplaires » publiés par
le « patron» lui-même dans La France. Tableau géographique, en 1908.
Néanmoins, avec la promotion pédagogique de la photographie de terrain,
on privilégiait un point de vue sur le paysage visant à expliquer sa physionomie
par la description des effets visibles de l’action locale des fluides ou des hommes, à grande échelle, alors que la carte ou le bloc-diagramme répondaient à un modèle
mécaniste plus abstrait, mettant en mouvement des masses minérales, à petite échelle et sur la longue durée. Faire le choix pédagogique de l’échelle du visible photographique, c’était donc prendre le risque d’une explication déterministe
localisée, mais avec la « reconnaissance » des élèves...
L’organisation de l’espace (1945-1975)
La guerre de 1939-1945 n’a pas vraiment
remis en cause cette géographie qui était demeurée au contact de la Terre
et des hommes. Mais la reconstruction
planifiée de l’économie du pays et
l’explosion de sa démographie vont vite
changer la demande sociale. Alors que
la géographie physique améliorait
ses méthodes et que la géographie humaine
s’intéressait aux problèmes urbains
et économiques pour promouvoir
une efficacité pratique au service
de l’aménagement régional, un nombre
de plus en plus élevé de géographes
s’engageait dans l’enseignement.
La mesure du changement et de la modernisation était donnée par l’offre
documentaire d’État, qu’assuraient les ministères et des organismes tels que
l’Insee, l’Ined ou la Documentation française. Le retour régulier des recensements
de la population permettait à la géographie humaine d’expliquer la croissance
démographique en temps réel ou presque, de mieux percevoir l’expansion des
villes et même d’anticiper certaines évolutions par l’extrapolation des taux de
croissance ou le commentaire des pyramides des âges. L’abondance des données
et le rythme rapide de leur changement imposaient un gros travail d’actualisation
qui mobilisait les énergies, quand les machines à calculer étaient encore rares.
C’est à cette époque, et à l’aide de données chiffrées recueillies à de multiples
sources, que Jules Blache engagea les géographes français dans la publication
d’une volumineuse collection de géographie thématique des ressources naturelles
du monde. Du côté de la géographie physique, on n’était pas en reste, car les études du terrain furent soumises à la dictature de la mesure, que Jean Tricart
et Pierre Birot appliquaient par exemple à la granulométrie des alluvions ou à la
pente des versants. De même, la géographie rurale, en utilisant des photographies
aériennes verticales (Pierre Deffontaines, Mariel Jean-Brunhes Delamarre, Pierre
Brunet) et l’analyse formelle du parcellaire (André Meynier, Pierre Flatrès), fit-elle
progresser la connaissance des structures agraires au moment crucial du remembrement
agricole et dans les cadres tropicaux des « études de terroirs ». Mais,
en focalisant l’attention des géographes sur l’expansion quantitative des villes
et sur les facteurs économiques du changement social, ces données disponibles
rendaient les enquêtes de terrain moins nécessaires. D’ailleurs, la diminution de
l’étude des paysages naturels et ruraux dans les publications universitaires de la
géographie française à partir des années 1960 en était le signe.
Très vite, les statistiques ont été transformées en cartes thématiques afin de
rendre compte des évolutions économiques en cours. Pour «garder le rythme » et « coller aux événements », il était nécessaire de multiplier les cartes de statistiques publiées à des époques différentes, de les comparer à intervalles réguliers et de
visualiser les rythmes différenciés, absolus ou relatifs, de la croissance. On
ne prenait pas trop le temps de la critique et de la confrontation des sources, tant
le caractère officiel, massif et exclusif, de ces données les rendait irremplaçables :
Dans Le métier de géographe (1990), Pierre George, après les avoir beaucoup utilisées,
a critiqué ces statistiques gouvernementales par l’usage desquelles « la géographie
se fait l’écho, sinon l’instrument, d’une politique en croyant échapper au
risque d’en faire ».
De son côté, Jacques Bertin proposa une sémiologie graphique visant à
harmoniser les techniques de discrétisation et de visualisation (en noir et blanc) des données cartographiées, pour qu’elles n’altèrent pas la pertinence du
raisonnement lorsqu’il doit être confronté à la comparaison de nombreuses cartes
analytiques. Cela n’empêcha pas, au contraire, la multiplication de cartes synthétiques
très colorées dans les atlas régionaux.
Toutefois, il découlait directement de l’origine administrative des données
statistiques que l’usage majoritaire d’un maillage départemental privilégiait l’interprétation
des faits géographiques à l’échelle nationale. Menée à cette échelle,
l’analyse comparative des rythmes de croissance ou des données quantitatives
débouchait sur des typologies plus ou moins centrées sur les moyennes statistiques
et conduisait l’interprétation au constat systématique des disparités spatiales
et de la croissance inégale. Il était donc nécessaire de garder à l’esprit que
toutes les échelles ont une pertinence dans l’analyse des faits géographiques,
comme les années 1960-1970 allaient bien le montrer.
Le sens de la différenciation et le goût des géographes pour les typologies
ont été mis à contribution, une fois la France reconstruite et l’Union française
décolonisée, quand la Ve République s’est préoccupée d’une gestion plus efficace
et plus équilibrée des ressources hexagonales. Elle mobilisa des géographes pour
préparer et accompagner la nouvelle organisation de l’espace français. Que ce soit
par des enquêtes menées sur des terrains de plus en plus souvent urbains, mais
surtout par la collecte, la cartographie et l’analyse des données statistiques, ou
bien que ce soit dans la coordination d’équipes pluridisciplinaires, les géographes
se sont rendus utiles à une société qu’ils contribuaient à la fois à analyser, à informer
et à convaincre de son changement. À l’échelle régionale, la coordination
universitaire des groupes d’études, celle conduite par Jacqueline Beaujeu-Garnier
notamment, s’est illustrée dans l’élaboration des grands atlas régionaux sur lesquels
les aménageurs ont appuyé et légitimé leurs principales mesures d’équipement
ou d’incitation. Dans ce cadre, il faut souligner l’importance stratégique des
travaux théoriques de Jean Labasse et d’Étienne Juillard sur le fonctionnement
des régions françaises.
Toute une génération de géographes des années 1960-1970 se souvient
d’avoir travaillé sur de nombreuses séries statistiques conduisant à des typologies
qui faisaient la part belle aux catégories d’activités économiques et aux catégories socioprofessionnelles définies par l’Insee. Elles aboutissaient à des découpages
sub-régionaux dont la cartographie devait alimenter la réflexion sur les moyens
institutionnels de corriger les disparités spatiales constatées (généralement en
termes de densités et de spécialisations économiques), tout en soutenant activement
l’économie par la stimulation du dynamisme des armatures urbaines
et d’audacieuses hypothèses d’équipements structurants. Le rêve de géographe
consistant à devenir un expert éclairé de l’harmonie spatiale semblait y trouver
un commencement de réalisation.
Pendant ce temps, la plupart des géographes de formation s’activaient dans
les collèges et les lycées de la République à enseigner encore beaucoup de géographie
physique, à travers le dessin des formes du relief ou la construction des
graphiques ombro-thermiques étalonnés sur l’indice d’aridité de de Martonne.
Les lycéens de cette époque se souviennent aussi des listes de statistiques démographiques
et économiques qu’ils ont dû mémoriser et des pyramides des âges
qu’ils ont dû tracer et commenter. Quand le professeur était un géographe de
formation, cela se reconnaissait à une plus grande fréquence des cours consacrés
à l’élaboration de croquis de synthèse sur les régions françaises.
On notera, dans l’évocation de ces exercices devenus canoniques pour la
géographie scolaire, un point de méthode significatif des évolutions en cours à
cette époque. Les manuels scolaires de géographie comportaient, dans les années
1960, de nombreuses photographies de paysages en couleurs qui voisinaient, dans
la mise en page, avec des statistiques économiques généralement nationales et des
cartes thématiques ou synthétiques souvent régionales. Il y avait donc une dissociation
des formes de représentation graphique de l’espace puisque celui-ci était
décrit à trois échelles différentes, par des supports de nature variable ; ce que
n’avait pas connu la période antérieure – car alors la géographie physique et la
géographie humaine pouvaient être étudiées sur les paysages et sur les cartes
topographiques des mêmes lieux qu’il fallait confronter. Cette fois, chaque représentation
mettait en oeuvre des formes, une échelle et des interrogations – et donc
des logiques explicatives – différentes. Pour de jeunes esprits, comme pour de
jeunes géographes, ces dispositifs pédagogiques «dispersés » n’éclairaient pas les
causalités géographiques, et l’on peut même se demander s’ils n’entretenaient pas
un flou – dira-t-on professionnel ? – sur la nature politique et sociale des causes
premières. C’était sans doute, par la diversification des sources, des points de vue
et des représentations, un moyen de se garder des idéologies dominantes – le libéralisme
et le communisme –, que l’époque remettait en cause ; mais l’esprit unitaire
de la géographie tendait à s’y perdre malgré de nombreux rappels à l’ordre de
la part des plus hautes autorités universitaires de la discipline.
la territorialisation des pratiques spatiales (1975-2005)
Confrontés aux problèmes liés
à la mondialisation mais disposant
de nouveaux outils d’analyse de l’espace,
les géographes ont réorienté leurs
recherches et inventé les gestes de nouvelles
pratiques professionnelles diversifiées.
À partir des années 1970, le développement de l’imagerie satellitaire a créé
les conditions d’une nouvelle saisie globale de la Terre. Plusieurs années après
le satellite Landsat (1972), le lancement du satellite Spot (1986) et son succès
commercial ont ouvert la voie aux multiples utilisations de la télédétection
en France. Nombre de géographes s’engagèrent dans l’apprentissage de
cette nouvelle technologie d’information. Ce fut d’abord pour constituer une
couverture cartographique là où elle n’existait pas encore qu’elle a été utilisée.
Les géographes de l’Orstom (Office de la recherche scientifique et technique
outre-mer) notamment, ont été parmi les premiers utilisateurs des « spatiocartes »
nées de ce besoin. La prospection pétrolière ou l’observation de la déforestation
en Amazonie, entre autres, ont été facilitées par l’interprétation des scènes Spot.
Puis des utilisations plus géographiques ont été développées telles que, par
exemple au cours des années 1990, l’inventaire précis des surfaces agricoles utilisées
en Égypte, le contrôle régulier des surfaces en jachère de l’Union européenne
et une étude prospective sur les transports routiers en Aquitaine.
Dans beaucoup d’universités, les géographes (souvent «physiciens » à l’origine)
ont saisi la chance de ces besoins nouveaux pour monter des recherches
s’appuyant sur des formations spécialisées (les diplômes d’études supérieures spécialisées,
ou Dess) de géographes-techniciens – soit de l’imagerie littorale (l’Imar
[Image, Mer, Aménagement régional] à Nantes), soit de la climatologie (l’Epsat
[Estimation des pluies par satellite] à Lannion), ou encore des formations végétales
en milieux arides (Prodig [Pôle de recherche pour l’organisation et la diffusion
de l’information géographique] à Paris) pour n’en citer que quelques-unes.
Leurs points communs sont l’importance accordée à la maîtrise de l’instrumentation
satellitaire et informatique, l’intérêt pour la discrimination visuelle et pour
le paramétrage des données, des pratiques contractuelles finalisées par l’élaboration
de logiciels adaptés à des demandes très spécialisées. Seraient-ils devenus des
géographes au même titre que les radiologues sont médecins ? Leur vision dominante,
si large soit-elle, n’est-elle pas aveuglée par un éloignement qui masque bien des aspects de la vie humaine ? À ceux qui seraient dans ce doute légitime,
certains géographes décrivent déjà les applications prévisibles de la technologie
Gps (Global Positioning Système), par exemple pour l’analyse de flux de circulation
actuellement imperceptibles, tandis que d’autres opposent le perfectionnement
formidable d’une cartographie disposant de capacités de mémoire et de traitement
constamment multipliées (on pense aux images en trois dimensions pour
la simulation effective de la vision du terrain).
À partir de 1982, le Gip Reclus a construit un système « cartomatique »
«à la française », dirons-nous, puisqu’il a associé un grand nombre de géographes
et d’autres scientifiques français autour de trois projets aussi mobilisateurs que
la Géographie universelle, L’Atlas de France et L’Observatoire de la dynamique des
localisations, qui impliquaient l’informatisation des techniques cartographiques.
De fait, ces années 1980 ont été le grand moment d’éclosion des systèmes d’information
géographique ou « Sig»: des logiciels conçus pour visualiser, décrire, classer,
croiser, expliquer et traiter de grandes quantités de données géoréférencées
et actualisées. L’un des premiers mis en chantier fut l’inventaire d’occupation des
sols d’Europe, Corine Land Cover, mais très vite, dans tous les domaines, en particulier
celui de la gestion des collectivités territoriales, des informaticiens, pas
toujours géographes, ont été appelés à développer des Sig spécialisés locaux : citons entre autres celui de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région Île-de-France (Iaurif) sur l’occupation du sol en Île-de-France, celui des Hauts-de-Seine, géoréférencé sur le cadastre, celui du Morbihan, celui de Yaoundé,
l’Atlas infographié de Quito, les Sig de Rouen, du Havre, d’Issy-les-Moulineaux,
etc. D’où, très vite aussi, une inquiétude légitime devant l’ordre dispersé de ces
pratiques et l’appel à une réflexion théorique sur ces méthodes de travail aussi
séduisantes que mobilisatrices : le réseau de recherche Sigma-Cassini, fondé par
Jean-Paul Cheylan, s’est engagé dans cette réflexion dès 1988.
En deux décennies, après 1980, beaucoup de géographes sont devenus
des techniciens spécialistes de la collecte, de l’archivage et de la visualisation
de données spatio-temporelles complexes dédiées à des usages sociaux extrêmement
différenciés. La dématérialisation informatisée des terrains de référence et le
retour corrélatif des géographes à un travail de laboratoire posent la question épistémologique des réalités sur lesquelles ils travaillent, à travers les représentations
qu’ils en produisent. On s’est particulièrement interrogé, en France, sur
les formes de représentation numérique et graphique de l’espace géographique,
considéré comme un objet spatio-temporel.
Analyse spatiale et modélisation
La recherche des lois et des structures de l’espace géographique a incité certains
géographes à adapter à leur discipline des méthodologies directement inspirées
des mathématiques, de la physique ou de l’écologie. C’est pourquoi, dans
plusieurs universités, la géographie a bénéficié du développement de cursus de
mathématiques appliquées aux sciences sociales. Le laboratoire de recherche Paris
(animé notamment par Denise Pumain, Thérèse Saint-Julien, Lena Sanders) s’est
ainsi consacré à la mise à l’épreuve de la théorie des systèmes et à la réflexion sur
les modèles dynamiques pour se donner les moyens d’une simulation prospective
des évolutions spatiales. L’actualité du questionnement géographique le conduit à s’intéresser aujourd’hui tant à la modélisation des limites urbaines qu’à l’intégration
des niveaux d’échelle dans la modélisation spatiale. Notons que plusieurs
de ces recherches, en particulier celles dédiées aux simulations dynamiques, ont
alimenté la réflexion sur la visualisation des données numériques : le projet de
choroscope de Philippe Waniez, les cartes de potentiel urbain de l’équipe Paris,
les anamorphoses de Colette Cauvin, la variographie infographique de Christine
Voiron-Canicio et André Dauphiné, par exemple.
Moins mathématicienne dans ses outils et plus intuitive dans ses méthodes,
la chorématique, développée par Roger Brunet à partir de 1980, s’est fortement inspirée du structuralisme dans sa recherche de figuration des principes de l’organisation
de l’espace|fig. 11|. Promue au rang de méthode nationale grâce au
succès des publications du Gip Reclus, elle a séduit ceux qui pensent la géographie
dans l’espace-temps et ceux qui apprécient les vertus pédagogiques des
chorèmes. Elle a fait évoluer les cartes de géographie en contribuant à les affranchir
des codes sémiologiques (tels que celui de Bertin), des codes géométriques
(ceux des cartes topographiques) et des usages positivistes (les apparences de
l’objectivité) pour les adapter à la communication des idées et des convictions :
l’effet persuasif des modèles chorématiques tient au fait que, tout en exprimant
avec rigueur les lois de l’espace, ils sont la formulation graphique d’hypothèses
que l’on souhaite faire partager.
Les méthodes des sciences sociales
Bien d’autres données sont aujourd’hui collectées ou construites par les
géographes. Après avoir surtout fréquenté l’économie et l’histoire avant 1970, ils
ont travaillé en relation avec les sociologues et les psychologues pour aborder les représentations mentales ou les aspects esthétiques des pratiques contemporaines
de l’espace, et avec les philosophes des sciences pour démêler les problèmes épistémologiques
posés par la réorientation de leur posture scientifique.
On pourrait même penser que c’est sur ses marges que la discipline cherche
aujourd’hui les idées et les énergies nouvelles. Il s’ensuit une diversification
croissante des méthodes de travail qui incorporent de plus en plus l’approche littéraire, linguistique et sémiologique des discours, sans pour autant renoncer aux
outils statistiques et aux moyens informatiques, graphiques et iconographiques.
Les formes les plus réflexives de cette géographie sont davantage dépendantes des
seuls financements de la recherche institutionnelle que la géographie des Sig
et des modèles.
Néanmoins la réactivation de problématiques comme les politiques
urbaines, la valorisation des paysages et de l’environnement, les nouveaux territoires
en Europe ou la relocalisation industrielle, offre à une géographie « sociale »
ou « humaniste » de nombreux sujets d’étude. Le rôle joué par la carte et par
l’iconographie, en général, dans les négociations territoriales conduit les géographes à une réflexion plus poussée sur ce moment de la communication et de la
persuasion qui accompagne la production de l’imagerie géographique.
Les géographes contemporains sont confrontés au paradoxe de la multiplication
des signes de leur utilité sociale dans un contexte qui semble remettre en
cause leur pertinence théorique et les placer en concurrence directe avec des disciplines
plus opérationnelles : écologie, urbanisme, droit, économie. Le sentiment
d’éparpillement tient en partie à la territorialisation croissante de la gestion de
l’espace, notamment en France – où l’aménagement régional et la décentralisation
ont été poursuivis grâce à un vaste transfert des compétences de l’État aux différents
niveaux où se positionnent les collectivités territoriales traditionnelles ou
en cours de constitution –, mais aussi dans le cadre de l’Union européenne.
C’est que les géographes s’intéressent désormais à toutes les échelles spatiales
de la vie sociale. La géographie « humaniste » a suscité leur intérêt pour les
micro-espaces – perçus, vécus, représentés, imaginés – de la vie quotidienne, et
l’étude des représentations mentales les a fait se rapprocher des sociologues et des
urbanistes. Dans ce domaine de la gestion sociale, administrative ou commerciale
des micro-espaces urbains, la technologie des Sig requerra sans doute leur collaboration
dans les années à venir. Mais les «nouveaux pays » ruraux ne seront pas
en reste s’ils recherchent les moyens techniques et les argumentaires requis par
les nouvelles politiques d’aménagement, qui laissent une place plus grande aux
initiatives locales. Il est donc probable que des géographes seront mobilisés pour
appuyer et servir ces nouveaux pouvoirs locaux.
À l’opposé, le regard des géographes doit aussi se positionner là d’où s’observe
le mieux la vie physique de la planète : dans l’espace circumterrestre.
Contrairement à l’ancienne géographie physique, qui travaillait dans le temps
long de la géologie et des cycles d’érosion, la nouvelle approche des scènes satellitaires
est confrontée à de rapides changements (climatiques, tectoniques), qu’il
faut comprendre, voire anticiper, pour prévenir les risques dans le cadre général
de la préservation de l’environnement.
C’est au niveau intermédiaire et sur les questions strictement spatiales
que les géographes sont sollicités en tant que tels, quand il faut déterminer des découpages régionaux et préciser les dynamiques à l’oeuvre dans l’organisation ou la recomposition des territoires aux échelles infra- et transnationales.
Un ensemble de travaux consacrés à l’analyse des formes contemporaines de
structuration de l’espace, générées par la mondialisation du mode de vie (espaces
réticulés, systèmes de villes, réseaux interactifs, territoires), utilise la théorie des
systèmes et les modèles dynamiques pour travailler ces questions de prospective.
Les recherches articulant l’espace et le temps occupent une place priviligiée dans
les préoccupations d’un monde d’acteurs soucieux d’optimiser leurs investissements
dans de nouvelles stratégies de localisation, car, face aux incertitudes
qu’ils rencontrent, les arguments géographiques et les dynamiques spatiales sont
des points d’appui appréciables pour les prises de décision.
Mais il y a aussi le vaste domaine des sciences sociales, où la géographie a
cherché à prendre place depuis 1970 par l’étude réactualisée d’objets tels que le
paysage, le territoire, les lieux symboliques, les représentations, la géopolitique,
la culture, etc. Ces études, fondées sur la lecture de travaux théoriques extradisciplinaires – et bien souvent philosophiques – puis sur la relecture comparatiste
de travaux géographiques spécialisés de différentes époques ou de différentes origines
culturelles, rattachent les géographes qui s’y engagent à une tradition intellectuelle
qui conduit, plus souvent qu’autrefois, à placer certains d’entre eux
assez près des premiers plans de la scène médiatique quand l’actualité le permet.
La multiplication des pratiques d’analyse territoriale et la diversification corrélative des niches professionnelles ne doivent pas masquer que la plupart des
gestes professionnels de la géographie s’accomplissent encore au service de l’Éducation nationale. Mais il faut souligner la proportion désormais très minoritaire
des géographes de formation que l’on y trouve, puisque au cours des années 1990
leur proportion est tombée de 20% à 10 % des lauréats annuels du Capes d’histoire-géographie. Ce déséquilibre a conduit notamment à marginaliser les pratiques
cartographiques, les raisonnements spatialistes ou l’approche biogéographique
des milieux dans les établissements scolaires. Cette évolution, renforcée
par les préoccupations sociales et la percée des sciences humaines, a laissé place à une géographie scolaire plus soucieuse d’alimenter la réflexion historique et
civique sur le respect des équilibres écologiques, socio-économiques et politiques
du monde. Cela se traduit dans la pratique pédagogique usuelle par le recul sensible
des images satellitaires et des modèles chorématiques au profit de schémas
et d’organigrammes censés clarifier une réalité complexe. On note aussi, à l’inverse,
un retour prudent à l’analyse classique des textes, des paysages typés et des
cartes politiques. D’où le sentiment, aujourd’hui répandu au vu de travaux tels
que ceux de Pascal Clerc, de Micheline Roumegous ou de Jean-Pierre Chevalier
sur la « culture » géographique, d’une dissociation croissante entre les différents
niveaux de production du savoir géographique et les divers domaines de la société
où ils s’exercent.
Dans la diversité des objectifs
et des méthodes que décrit cet inventaire
rapide des travaux géographiques
d’hier et d’aujourd’hui, quels sont
les faits et gestes communs ?
Assurément l’usage permanent
des cartes, quelle qu’en soit la nature,
et la conviction qu’elles sont des
représentations distinctes d’une réalité
à voir aussi sur place ; sans doute,
une connexion de l’espace et du temps
qui, au-delà du lien organique entre
l’histoire et la géographie, contribue à ancrer durablement celle-ci dans la mission d’un service public
d’éducation ; probablement un mode
d’explication des faits géographiques qui
accorde une importance parfois
excessive aux corrélations spatiales
complexes ou à des multicausalités
circulaires ; peut-être aussi la recherche
de l’intérêt commun et de la conciliation
visant une harmonie sociale respectueuse
des grands équilibres de la nature
et de l’humanité.
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