des thèmes
Couvrir le monde / Conclusion générale |
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Sensibles au contexte, souvent innovants, mais assujettis à des dynamiques disciplinaires qui caractérisent
le développement normal d’une science,
les géographes français ont tenté
à leur manière, durant ce grand
XXe siècle de géographie, de « couvrir
le Monde ». Ils ont défendu longtemps
un projet cognitif unitaire, quoique dual,
on l’a vu, car orienté soit vers
un programme régional, soit vers
un programme mésologique ou écologique. Ce projet distinguait
la géographie des années 1900
par rapport à la période antérieure :
on parlait auparavant « des »
sciences géographiques, ou bien,
si on ne la considérait pas comme
la « Cendrillon » servante de l’histoire,
on évoquait une science « touche-à-tout »,
voire une prédiscipline tout juste capable
de servir de propédeutique à des études
spécialisées. Il se devait aussi
de différencier la géographie par rapport
aux sciences qu’elle côtoyait à l’université, l’histoire et les sciences
sociales d’un côté, les sciences naturelles de l’autre. Il était mené
par un homme de terrain¹ attaché
à la vue directe, maniant cartes
géologiques et topographiques
et appareil photographique, aimant
les observatoires surplombants,
voyageant beaucoup, mais volontiers
en groupe, pour mener des excursions
collectives où se confrontaient
les regards, les interprétations
et les réputations. Attentif à la genèse
des formes terrestres, des relations
hommes-nature et des physionomies
régionales qu’il examinait, le géographe
se voulait alors en général au plus près
du concret, simple transcripteur ou « graphiste » qui enregistre par l’écriture
et l’iconographie son objet d’étude –
l’actualité d’une relation entre
des sociétés et leur cadre d’existence,
la Terre.
À la structure unitaire qui
s’est déployée à partir du tournant
des années 1900 s’oppose la géographie
plurielle du début du XXIe siècle :
plurielle dans ses projets cognitifs,
dans ses lieux de légitimation
et de production, dans ses références,
dans ses savoir-faire. Nul portrait-robot
ne saurait représenter, même de loin,
ce géographe polymorphe qui peut
encore se faire le champion
du « terrain », mais qui a pris
ses distances par rapport à une optique
strictement naturaliste, voire se prête à l’enquête ethnographique, et qui
manipule plus souvent au laboratoire
modèles interprétatifs, bases de données
et logiciels d’analyse statistique
ou de cartographie. À la figure unique
du professeur (universitaire
ou de l’enseignement secondaire)
se substitue un éventail de métiers et de statuts des plus variés,
où le chercheur côtoie l’enseignant,
l’expert-géographe employé par
une collectivité territoriale, une agence
d’urbanisme, ou un bureau d’études
spécialisé dans la sphère de la ville,
de la mobilité, des transports,
de la gestion du temps, de la santé,
des risques, de l’environnement, etc.
Dans ces métiers en prise plus ou moins
directe sur l’action, et selon son
expérience, son ambition ou sa culture,
le(a) géographe développe encore
une gamme variée d’aptitudes
recouvrant la simple étude ou bien
le projet, avec ses activités de
conception, d’évaluation, de prospective.
L’évolution est passée par
une scansion scientifique majeure que
l’on peut dater de la décennie 1970.
Les années 1940-1950 marquent
toutefois une première inflexion dans
le cours de cette « école française de
géographie », quelque peu monolithique,
du premier XXe siècle (qui a dominé
la scène internationale dans les années
1930). Un double processus d’ouverture
thématique et de spécialisation s’opère
alors, dans l’immédiat après-guerre,
au cours de ce premier moment d’extension du « corps » des géographes,
qui connaît une courte remise en cause
de la pertinence de la discipline
et une critique de l’héritage libéral
sous la houlette du marxisme, mais qui
se replie épistémologiquement sur
le réalisme hérité et sur le coeur classique
de la profession, l’enseignement,
aux dépens des appels à la pratique
de l’organisation de l’espace.
Les années 1970 cumulent les remises
en cause : dominées par l’explosion
nouvelle des effectifs, par
le renouvellement des pratiques
collectives de la recherche, par
les ruptures d’une « nouvelle géographie »
orientée vers les sciences sociales,
par un début d’ouverture des « marchés »
de la géographie hors de l’enseignement,
elles tranchent aussi par l’émergence d’une branche inspirée de la recherche
anglo-américaine qui devient pour
un temps dominante, l’analyse spatiale,
et par l’affirmation d’une posture
constructiviste rompant avec le réalisme
traditionnel. Calée sur les sciences
sociales au début des années 1980,
la géographie s’organise depuis
en plusieurs courants, dont
une orientation de recherche
tentée par les questions d’identité
et de territorialité qui s’arrime,
comme les sciences sociales voisines,
aux humanités et à des philosophies
de l’action.
Il ne faudrait pas exagérer l’homogénéité
de cette école de géographie
de la première moitié du siècle.
Il ne faudrait pas non plus réduire l’histoire des années 1900-1960 à une simple « géographie
des professeurs ». Sortant des récits
convenus qui ont depuis le début
du XXe siècle accompagné
l’institutionnalisation de la géographie à l’Université, révisant aussi
les critiques modernes qui ont fustigé
l’apolitisme de la « corporation »
des géographes ou le confinement
dans leur tour d’ivoire, nous avons
souligné la constance, jusqu’aux
modalités d’aujourd’hui,
de leur implication dans la cité.
Cette implication comporte
des temps forts qui coïncident
avec des moments de mobilisation
de l’opinion ou des pouvoirs publics
sur des problèmes touchant
aux questions territoriales, nationales
puis européennes et mondiales.
L’enjeu national reste central, avec ce fil
rouge qui tient à penser l’organisation
spatiale de l’État-nation dans ses
dimensions administratives et politiques
(la régionalisation, la décentralisation),
mais aussi dans les modalités
économiques et sociales de son équipement et de son développement
(l’aménagement du territoire,
la politique de la ville et des pays,
l’équité territoriale…). La sensibilité
des géographes aux diverses échelles
humaines – et précisément au niveau
d’organisation du monde, de la nation
au monde de la « mondialisation »
contemporaine, en passant par ces
grands systèmes territoriaux que furent
les empires – les a conduits toutefois à sortir de cet assujettissement
au territoire national, et à tenter
de prendre de la hauteur, soit en pensant
l’organisation de ce qui est pour eux
l’« unité terrestre », soit en rendant
compte des dynamiques qui animent
les réorganisations sur l’ensemble
de la planète. Il ne fait pas de doute,
cependant, que l’ethnocentrisme reste marquant, et que le monde est loin
d’être également couvert. Les anciennes
dépendances coloniales structurent
encore les relations de recherche,
les réseaux d’observatoires et sans doute
les représentations de l’ailleurs.
Plus largement, les relations Nord-Sud
(ou, selon le regard, le rapport « occidental » sur le monde dénoncé par
Edward Saïd) restent probablement
structurantes. Mais certains secteurs
de la géographie culturelle ouvrent à des perspectives moins dissymétriques qu’au temps de l’exaltation univoque
de la modernité européenne ; de nouveaux
débats agitent les chercheurs issus
des mouvances « tiers mondistes »
et « développementalistes », confrontés
aux questions d’environnement
et de développement durable apparues
sur la scène internationale depuis
le sommet de Rio ; des questions de justice, d’éthique, de propriété
intellectuelle des savoirs sont posées.
Sauf exception, il n’est pas apparu
de figure analogue aux grands « héros »
de l’histoire de la sociologie, de
l’anthropologie, de la philosophie
ou de l’histoire. Est-ce affaire de rapport
des historiographes à l’écriture
de leur passé ? Ou bien effet d’un certain
effacement des géographes dans la cité
et dans la république des sciences
et des lettres, qui serait lui-même lié
à une modestie partagée, ou bien à une faible lisibilité de leur présence ?
Nous ferions l’hypothèse qu’ils ont pris
part préférentiellement à des
engagements «moyens », tant par leur
niveau d’intervention dans la cité
que par leur teneur : plutôt critiques, «tribunitiens » dans le sens qu’ils
se sentent expression de la « base »,
mais se pensant dotés d’une certaine sagesse, volontiers conseillers
de la République, et au total peu enclins
aux extrêmes de la posture politique.
Non pas prophètes, mais témoins
du quotidien, des enjeux et de l’actualité
du monde, ils ont pu séduire à certaines époques – par exemple, au cours
des années 1930, attirer de jeunes
intellectuels rebutés par le formalisme
de l’histoire ou de la philosophie.
Ils savent détecter de quoi est fait
le tissu des relations dans l’espace
mondial, à plusieurs échelles, ils savent
le formaliser par la pensée et par
l’image, mais ils réussissent moins bien à médiatiser leur savoir et ils n’ont pas
la visibilité de « grands intellectuels »,
malgré la fécondité de nombreux
chercheurs inscrits dans une ambition
de valorisation de la géographie dans
les sciences sociales ou dans des projets
transdisciplinaires de grande portée.
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