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René Descartes / Les animaux-machines
 

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ne idée de Descartes, relative à sa conception mécaniste du corps, a été particulièrement discutée et a soulevé d'innombrables protestations indignées jusqu'à aujourd'hui, celle selon laquelle l'animal agirait en toutes ses actions comme un automate très perfectionné.

 

Cette thèse, ou plutôt cette hypothèse, découle directement de ce que Descartes identifie l'âme avec la pensée dont le caractère distinctif est la connaissance : l'être qui pense sait qu'il pense, et il s'arrange pour faire savoir, par un moyen ou par un autre, ce qu'il pense aux autres. Descartes imagine, dans la cinquième partie du Discours de la Méthode, une sorte de test pour reconnaître une action sensée d'une action mécanique, automatique ou naturelle (seulement dictée par la nature, ici synonyme d'instinct). Si l'on pouvait construire des machines qui eussent les organes ou la figure d'un singe, nous ne pourrions jamais distinguer le singe artificiel du singe naturel... Dans d'autres textes, Descartes précise davantage sa pensée en notant que toutes les actions, et surtout les plus accomplies, des animaux peuvent être expliquées par la structure et la disposition de leurs organes et résulter de l'instinct (nous dirions aujourd'hui : du programme génétique). La perfection même de certaines de leurs actions plaiderait pour le caractère automatique de leur exécution. Au contraire, une action intelligente a toujours quelque chose d'imparfait et d'inachevé, et peut être encore perfectionnée. Parce qu'elle est libre (elle procède de la liberté), elle pourrait être autre qu'elle n'est, elle n'est donc pas strictement déductible des conditions naturelles.

La différence entre l'homme et l'animal n'est donc pas une différence de degré ou de complexité, mais bien une différence de nature. Car l'homme, parce qu'il pense, parle ou invente un système de signes destiné à communiquer ce qu'il pense. La parole est le seul signe certain d'une pensée enfermée dans le corps. On peut alors conjecturer que si l'animal ne nous communique pas ses pensées, ce n'est pas parce que nous ne comprendrions pas le « langage » dans lequel il les exprime, mais parce qu'il ne pense pas. Cela ne veut pas dire qu'il ne vit pas ou qu'il n'est pas sensible, mais seulement qu'il n'est régi que par un principe mécanique et non aussi par un principe intelligent.

 

Lettre au marquis de Newcastle, 23 novembre 1646

Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu'à l'homme seul. Car, bien que Montagne et Charon aient dit qu'il y a plus de différence d'homme à homme, que d'homme à bête, il ne s'est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu'elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d'autres animaux quelque chose qui n'eût point de rapport à ses passions ; et il n'y a point d'homme si imparfait, qu'il n'en use ; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu'elles n'ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu'elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en avaient.