escartes n'est pas seulement le philosophe avec lequel commencent les temps modernes, il est aussi (ou plutôt, inséparablement) l'un des grands écrivains français, même s'il écrit souvent en latin, surtout lorsqu'il a à exposer et résoudre des difficultés philosophiques encore solidaires du vocabulaire scolastique. Dans les ouvrages qu'il écrit et publie en français (faisant en sorte que la philosophie puisse désormais s'écrire « en langue vulgaire », comme on disait alors), il donne plus de temps à l'écriture proprement dite, et laisse sa muse le conduire. Une des particularités de ce style ample et sinueux est l'emploi de comparaisons, souvent longues, par lesquelles Descartes cherche à figurer des pensées plus abstraites.
On dirait que la comparaison parle d'abord à l'imagination et facilite la transition du problème jusqu'à l'entendement. Par exemple, la comparaison constante du corps avec une horloge, ou avec d'autres instruments (les nerfs comparés à des tuyaux, les esprits animaux au vent qui gonfle les voiles...). La comparaison n'est pas un ornement, elle fait comprendre le moins connu par le mieux connu, à condition que l'on demeure dans le même registre.
Ainsi, pour expliquer la formation des souvenirs dans la mémoire, Descartes recourt à l'image des plis que l'on imprime à un linge ou à une feuille de papier et qui font que le papier ou le linge se déplie et se replie plus facilement à certains endroits qu'à d'autres.
Connaît-on meilleure façon de faire comprendre la nécessité de se tenir à la décision qu'on a une fois prise que l'image du voyageur égaré dans la forêt et devant marcher tout droit pour en sortir au lieu de zigzaguer pour retrouver son chemin ? De même la comparaison de la philosophie avec un arbre, etc., etc.
Descartes donne-t-il ainsi libre cours à l'imagination ? Au contraire, car la comparaison, à la différence de la métaphore, empêche l'assimilation de deux réalités distinctes en les disposant parallèlement en quelque sorte. Descartes n'écrirait sûrement pas comme Pascal : « L'homme est un roseau pensant », mais plutôt : L'homme est comme un roseau ; de même il ne dit jamais : le corps est une machine, mais comme une machine.
Ce sont là si l'on veut des détails, mais ils expriment quelquefois le style propre d'une pensée bien mieux et plus fidèlement que les exposés officiels qui en sont faits après coup.
Requise pour figurer une chose corporelle par une autre (on ne connaît pas une chose tant qu'on ne peut pas la comparer avec une autre, dit en substance Descartes), la comparaison est inversement proscrite dans les matières métaphysiques parce que les choses intellectuelles (l'âme, Dieu) ne peuvent pas être figurées sans être dénaturées. L'usage des comparaisons est bien affaire de philosophie et non affaire de style...