Revues

 Retour à la liste
des auteurs

René Descartes / L'homme généreux
 

 précédent | suivant 

e beau terme de générosité est indissociable de la philosophie cartésienne, sans doute parce qu'il en exprime l'intuition la plus profonde. Descartes n'a pas beaucoup écrit sur ce sujet qui le touche pourtant de très près. Cela donnerait raison à Bergson selon qui un philosophe ne parvient jamais à dire ce qui lui importe le plus, et justement pour cette raison.

Aristote avait dans sa morale dressé un portrait mémorable de l'homme magnanime (le mégalopsuchès), trop au-dessus de tous les autres pour pouvoir être affecté par eux. Quelque chose de semblable se retrouve dans la définition cartésienne de l'homme généreux, homme avant tout indépendant, qui craindrait de s'abaisser (et c'est là ce qu'il craint par-dessus tout) en demandant ou en extorquant à autrui une faveur.

Mais la reconnaissance métaphysique du prix infini du libre arbitre jette un éclairage tout autre sur cette indépendance et empêche qu'elle ne se confonde avec l'orgueil.

En effet, le libre arbitre constitue, dans un monde que la science explique désormais mécaniquement, la perfection qui distingue l'homme de tous les êtres naturels. De ce fait, le bon usage du libre arbitre est ce qui distingue les hommes les uns des autres. Le généreux est l'homme qui sait que sa valeur dépend seulement de cet usage, et qu'il ne peut légitimement s'estimer que pour la volonté qu'il sent en lui-même d'user toujours bien de son libre arbitre. « Tous ceux qui conçoivent bonne opinion d'eux-mêmes pour quelque autre cause (...) n'ont pas une vraie générosité, mais seulement un orgueil qui est fort vicieux ».

Un homme n'est pas une fois pour toutes ce qu'il est au jour de sa naissance. L'homme se constitue lui-même, et c'est pour cela seulement qu'il est digne d'estime. La générosité, clé de toutes les vertus, consiste alors dans le pouvoir (dont le généreux croit tout homme capable) de la régénération ou de la renaissance. N'est-ce pas sous ce jour que l'homme découvre qu'il porte l'image et la ressemblance de Dieu ? Mais en même temps que cette similitude, ou plutôt à cause d'elle, l'homme aperçoit qu'il est, comme Dieu, le seul maître de lui-même, et que seule cette responsabilité le fait homme. Descartes ira jusqu'à dire que « le libre arbitre est de soi la chose la plus noble qui puisse être en nous, d'autant qu'il nous rend en quelque façon pareils à Dieu et semble nous exempter de lui être sujets ».

 

Lettre à Élisabeth

Madame,

Je me suis quelquefois proposé un doute : savoir, s'il est mieux d'être gai et content, en imaginant les biens qu'on possède être plus grands et plus estimables qu'ils ne sont, et ignorant ou ne s'arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d'avoir plus de considération et de savoir, pour connaître la juste valeur des uns et des autres, et qu'on devienne plus triste. Si je pensais que le souverain bien fût la joie, je ne douterais point qu'on ne dût tâcher de se rendre joyeux, à quelque prix que ce pût être, et j'approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin, ou les étourdissent avec du pétun. Mais je distingue entre le souverain bien, qui consiste en l'exercice de la vertu, ou, ce qui est le même, en la possession de tous les biens dont l'acquisition dépend de notre libre arbitre, et la satisfaction d'esprit qui suit de cette acquisition. C'est pourquoi, voyant que c'est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu'elle soit à notre désavantage, que l'ignorer, j'avoue qu'il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance. Aussi n'est-ce pas toujours, lorsqu'on a le plus de gaieté, qu'on a l'esprit plus satisfait ; au contraire, les grandes joies sont ordinairement mornes et sérieuses, et il n'y a que les médiocres et passagères, qui soient accompagnées du ris. Ainsi je n'approuve point qu'on tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations ; car tout le plaisir qui en revient, ne peut toucher que la superficie d'âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure, en s'apercevant qu'ils sont faux. Et encore qu'il pourrait arriver qu'elle fût si continuellement divertie ailleurs, que jamais elle ne s'en aperçut, on ne jouirait pas pour cela de la béatitude dont il est question, parce qu'elle doit dépendre de notre conduite et cela ne viendrait que de la fortune.