e beau terme de générosité est indissociable de la philosophie cartésienne, sans doute parce qu'il en exprime l'intuition la plus profonde. Descartes n'a pas beaucoup écrit sur ce sujet qui le touche pourtant de très près. Cela donnerait raison à Bergson selon qui un philosophe ne parvient jamais à dire ce qui lui importe le plus, et justement pour cette raison. Aristote avait dans sa morale dressé un portrait mémorable de l'homme magnanime (le mégalopsuchès), trop au-dessus de tous les autres pour pouvoir être affecté par eux. Quelque chose de semblable se retrouve dans la définition cartésienne de l'homme généreux, homme avant tout indépendant, qui craindrait de s'abaisser (et c'est là ce qu'il craint par-dessus tout) en demandant ou en extorquant à autrui une faveur. Mais la reconnaissance métaphysique du prix infini du libre arbitre jette un éclairage tout autre sur cette indépendance et empêche qu'elle ne se confonde avec l'orgueil. En effet, le libre arbitre constitue, dans un monde que la science explique désormais mécaniquement, la perfection qui distingue l'homme de tous les êtres naturels. De ce fait, le bon usage du libre arbitre est ce qui distingue les hommes les uns des autres. Le généreux est l'homme qui sait que sa valeur dépend seulement de cet usage, et qu'il ne peut légitimement s'estimer que pour la volonté qu'il sent en lui-même d'user toujours bien de son libre arbitre. « Tous ceux qui conçoivent bonne opinion d'eux-mêmes pour quelque autre cause (...) n'ont pas une vraie générosité, mais seulement un orgueil qui est fort vicieux ». Un homme n'est pas une fois pour toutes ce qu'il est au jour de sa naissance. L'homme se constitue lui-même, et c'est pour cela seulement qu'il est digne d'estime. La générosité, clé de toutes les vertus, consiste alors dans le pouvoir (dont le généreux croit tout homme capable) de la régénération ou de la renaissance. N'est-ce pas sous ce jour que l'homme découvre qu'il porte l'image et la ressemblance de Dieu ? Mais en même temps que cette similitude, ou plutôt à cause d'elle, l'homme aperçoit qu'il est, comme Dieu, le seul maître de lui-même, et que seule cette responsabilité le fait homme. Descartes ira jusqu'à dire que « le libre arbitre est de soi la chose la plus noble qui puisse être en nous, d'autant qu'il nous rend en quelque façon pareils à Dieu et semble nous exempter de lui être sujets ».
Lettre à Élisabeth
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