Livre et promotion des savoirs

 Retour à la liste
des auteurs

René Descartes / L'union de l'âme et du corps
 

 précédent | suivant 

    a conception cartésienne de l'union de l'âme et du corps, qui tient une place essentielle dans cette philosophie, ne manque pas généralement de surprendre, notamment ceux qui croient que le célèbre « esprit cartésien » ne consiste qu'en distinctions rigides et non révisables. En effet, concevoir l'âme et le corps comme deux substances entièrement distinctes (ce que montre la métaphysique cartésienne) ne doit pas nous empêcher de penser, comme nous le faisons ordinairement, que nous ne formons qu'une seule personne dans laquelle l'âme et le corps sont étroitement unies, mélangées même, et agissent continuellement l'une sur l'autre.

     

Seulement, précise Descartes à la surprise de ses correspondants (Arnauld, ÉIisabeth), il ne faut pas chercher à comprendre de la même manière, par un même type d'évidence, ces deux propositions également vraies : que l'âme et le corps sont réellement distincts, et qu'ils ne forment qu'un seul tout dans l'homme (qui n'est pas, comme pour Pascal, un être déchiré entre deux natures contraires). Pour Descartes, l'expérience ordinaire peut être une preuve aussi certaine qu'une évidence intellectuelle. L'une ne doit pas abolir l'autre, il faut seulement les rattacher à leur domaine respectif, et veiller à ce qu'elles n'en sortent pas. C'est pourquoi Descartes, ne cherchant pas à dissimuler son ignorance derrière une imposante construction spéculative, en appelle à l'expérience que chaque homme fait, tous les jours, et sans doute possible, de l'union intime de son âme et de son corps : « Que l'esprit, qui est incorporel, puisse faire mouvoir le corps, il n'y a ni raisonnement ni comparaison tirée des autres choses qui nous le puisse apprendre ; mais néanmoins nous n'en pouvons douter, puisque des expériences trop certaines et trop évidentes nous le font connaître tous les jours manifestement. Et il faut bien prendre garde que cela est l'une des choses qui sont connues par elles-mêmes, et que nous obscurcissons toutes les fois que nous les voulons expliquer par d'autres » (lettre à Arnauld du 29 juillet 1648).

Sur cette même question, il avait écrit quelques années avant à la princesse Élisabeth ces lignes célèbres qu'il est si rare de lire chez un philosophe : « les choses qui appartiennent à l'union de l'âme et du corps ne se connaissent qu'obscurément par l'entendement seul, ni même par l'entendement aidé de l'imagination ; mais elles se connaissent très clairement par les sens. D'où vient que ceux qui ne philosophent jamais, et qui ne se servent que de leurs sens, ne doutent point que l'âme ne meuve le corps, et que le corps n'agisse sur l'âme. » Quelques lignes plus bas, il ajoute ceci, qui peut servir de conseil : « c'est en usant seulement de la vie et des conversations ordinaires, et en s'abstenant de méditer aux choses qui exercent l'imagination, qu'on apprend à concevoir l'union de l'âme et du corps ». La fin de cette lettre dévoile la sobriété assez surprenante du régime de Descartes en matière d'études mais ne peut-on pas aussi voir dans cette confidence une recommandation discrète faite à Élisabeth ? « la principale règle que j' ai toujours observée en mes études (...) a été que je n'ai jamais employé que fort peu d'heures, par jour, aux pensées qui occupent l'imagination (c'est-à-dire aux mathématiques), et fort peu d'heures, par an, aux pensées qui occupent l'entendement seul (c'est-à-dire à la métaphysique), et que j'ai donné tout le reste de mon temps au relâche des sens et au repos de l'esprit. » (lettre du 28 juin 1643).