La rage du bavard
Après la polyphonie des Mendiants, retentit le sarcastique monologue du Bavard. Il est seul sur les tréteaux, clamant son mal ; il ne dissimule apparemment rien de son vice, des épisodes honteux de sa vie qu'il veut nous raconter. Il interpelle, séduit, provoque. La parole devient son propre théâtre, un jeu vertigineux entre vérité et mensonge. Comment croire quelqu'un qui avoue qu'il ment ? Le récit abonde en paradoxes, en pièges, en retournements mais il y a là plus qu'un jeu avec le lecteur. Le bavard voudrait, parlant de lui, réduire l'écart qu'ouvre toute parole à l'intérieur du sujet qui parle. Il voudrait abolir la distance qui permet pourtant à l'image dans le miroir d'exister. Il dit dès le début : « Je me regarde souvent dans la glace. » Parler reconduit cet écart, le creuse, sauf dans quelques rares moments d'immédiateté. Par trois fois, le bavard les connaît : seul, au bord de la falaise d'été ; en dansant avec une femme ; dans le parc, après l'humiliation, quand l'aube fait jaillir le chant d'un chur enfantin. Si la parole devient chant, peut-elle atteindre la grâce d'un accord parfait ? Le langage exige la médiation, il exile. Alors, il ne reste plus au « bavard », à cette voix anonyme, qu'à tout détruire pour que du saccage de la parole puisse ré-émerger une figure. À l'issue de ce combat nihiliste, atteindre aux rives du silence ?
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