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Louis-René des Forêts / Le procès de la voix
 

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La rage du bavard

Après la polyphonie des Mendiants, retentit le sarcastique monologue du Bavard. Il est seul sur les tréteaux, clamant son mal ; il ne dissimule apparemment rien de son vice, des épisodes honteux de sa vie qu'il veut nous raconter. Il interpelle, séduit, provoque. La parole devient son propre théâtre, un jeu vertigineux entre vérité et mensonge. Comment croire quelqu'un qui avoue qu'il ment ? Le récit abonde en paradoxes, en pièges, en retournements mais il y a là plus qu'un jeu avec le lecteur.

Le bavard voudrait, parlant de lui, réduire l'écart qu'ouvre toute parole à l'intérieur du sujet qui parle. Il voudrait abolir la distance qui permet pourtant à l'image dans le miroir d'exister. Il dit dès le début : « Je me regarde souvent dans la glace. » Parler reconduit cet écart, le creuse, sauf dans quelques rares moments d'immédiateté. Par trois fois, le bavard les connaît : seul, au bord de la falaise d'été ; en dansant avec une femme ; dans le parc, après l'humiliation, quand l'aube fait jaillir le chant d'un chœur enfantin. Si la parole devient chant, peut-elle atteindre la grâce d'un accord parfait ? Le langage exige la médiation, il exile. Alors, il ne reste plus au « bavard », à cette voix anonyme, qu'à tout détruire pour que du saccage de la parole puisse ré-émerger une figure. À l'issue de ce combat nihiliste, atteindre aux rives du silence ?

Donc je vais me taire. Je me tais parce que je suis épuisé par tant d'excès : ces mots, ces mots, tous ces mots sans vie qui semblent perdre jusqu'au sens de leur son éteint.

Il y a pour celui qui parle une étrange source d'enthousiasme dans le visage humain qui est en face de lui ; un regard indiquant qu'il a déjà compris une pensée à moitié exprimée nous permet souvent d'en trouver l'expression complète. Je vois que maint grand orateur, en ouvrant la bouche, ne sait pas encore ce qu'il dira. Mais la conviction qu'il trouvera l'abondance d'idées nécessaires, dans les circonstances et dans l'excitation qu'elles provoquent en lui, lui donne la hardiesse de commencer au petit bonheur.

(H. von Kleist, L'Élaboration de la pensée par le discours)