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Écrivains Voyageurs /On a dit le genre anglo-saxon
 

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On a dit le genre anglo-saxon ; on l’appelle encore souvent «travel writing ». Faisons alors une parenthèse pour honorer quelques grands noms, des Twain ou des Stevenson, qui ont fortement influencé voire inspiré les écrivains-voyageurs contemporains. En 1861, Mark Twain, qui vient de quitter l’uniforme des Confédérés, prend une diligence en direction de l’Ouest, du Nevada, plus précisément, pour rallier les fiévreux chercheurs d’or et d’argent: il veut faire fortune pour pouvoir acheter une plantation au Brésil. Il se mêle aux bagarres d’ivrognes, assiste à des lynchages: l’expérience d’une nature rude et parfois cruelle le marquera à jamais. Mais que cherchait-il, exactement, en publiant son récit? «C’est la relation de plusieurs années de vagabondages variés, et son but est d’aider le lecteur fatigué à occuper une heure en voyage plutôt que de l’affliger par des considérations métaphysiques ou de l’assommer en ramenant sa science.» Les désillusions du voyageur sont aussi le miel imprévu de son errance: «[…] à présent nous allions traverser un désert en plein jour. Voilà qui était beau, nouveau, romantique, dramatiquement aventureux, voilà qui valait la peine de vivre et de voyager! Nous l’écririons à la maison. Cet enthousiasme, cette soif austère d’aventures fondit sous le soleil étouffant d’août et ne dura pas une heure. Une pauvre petite heure – et puis nous commençâmes à regretter notre ‹emballement›. La poésie était dans l’anticipation – il n’y en avait aucune dans la réalité». Et le parfum de l’«ailleurs» est aussi très finement contenu dans ses descriptions méticuleuses: «À onze heures du soir, nous sellâmes nos chevaux, nous les attachâmes avec leurs longs lassos, puis nous apportâmes un quartier de lard, un sac de haricots, un petit sac de café, du sucre, une centaine de livres de farine en sacs, des tasses en fer-blanc et une cafetière, une poêle à frire et quelques autres ustensiles indispensables. Tous ce bagage devait être emballé sur le dos d’un cheval de main. Arrivé à ce point, que tout homme qui n’a pas appris d’un professionnel espagnol à bâter un animal perde l’espoir d’y arriver par sa seule adresse naturelle. […] Nous le ficelâmes assez pour qu’il tînt au petit bonheur, puis nous partîmes à la file indienne, en bon ordre et sans un mot. Il faisait nuit noire.»

N’ayant pas trente ans, le dandy Robert Louis Stevenson, qui avait déjà écrit Voyage avec un âne à travers les Cévennes, s’embarque pour l’Amérique, le 7 août 1879 à Glasgow, sur le Devonia, comme émigrant de deuxième classe. Il montera dans un train, et rejoindra les chercheurs d’or de Californie. Malade, plusieurs fois mourant, sauvé par un chasseur de grizzlis, soigné par une Indienne, son voyage se révèle si incroyable qu’il finit par prendre des airs de fiction. C’est un tournant dans la manière de «jouer» de la littérature, comme l’écrit Michel Le Bris, spécialiste de Stevenson et préfacier de La Route de Silverado: «Le plus étonnant, et qui donne à ce voyage une dimension véritablement initiatique, c’est qu’il fera désormais de l’exploration de ces continents la matière même de son entreprise littéraire. Il aurait pu décider d’oublier au plus vite ces ténèbres, ces épreuves, ce cauchemar, décider qu’après une douloureuse parenthèse commencerait enfin une nouvelle vie: il y revint sans cesse, au contraire, comme au moment essentiel d’une révélation sur lui-même et sur les forces de la fiction.» En allant s’immiscer dans les contrées sauvages de l’Ouest américain, dans le wilderness , comme on nomme encore ces grands territoires, c’est bel et bien sa part d’ombre que l’écrivain traque. Et son roman Docteur Jekyll et Mister Hyde n’aurait jamais vu le jour, sans doute, si l’écrivain n’avait franchi ces très physiques barrières et obstacles, accompli l’épreuve de la solitude absolue, avec la mort comme omniprésente compagne. Le voyage est inclus entre les plis d’un temps et d’un espace denses et troubles, quelque part entre le mystère, la sourde angoisse, et, déjà, la merveille. Parvenu dans les grandes plaines du Nebraska, le lecteur se délecte: «Immensité de l’air, découverte perpétuelle de toute la courbure des cieux, horizon en ligne droite jamais brisé par rien, comme de raison, il y avait là, dans cette spacieuse vacuité, matière à engouements certains pour celui qui y faisait hâte de toute la force de la vapeur. […] Rien d’autre au loin que l’horizon fuyant et moqueur.» On se régale de la beauté que voit Stevenson, et qu’il nous donne à lire, grâce à son talent, à la puissance de son imagination: «Et pourtant, lorsque le jour vint enfin, ce ne fut que pour éclairer ce même coin du monde où tout n’était que chaos et désolation. Pas un arbre, pas un oiseau, pas une rivière sur des kilomètres et des kilomètres. Seul, au fond des canyons aussi longs que stériles, notre train qui fonçait en sifflant réveillait l’écho endormi: seul à crier la vie par toutes ces terres de mort, seul acteur, seul spectacle qui valût la peine qu’on le contemplât dans cette gigantesque paralysie de l’homme et de la nature.» Et, plus loin, une sorte de «communion»: «[…] je découvris que nous descendions tout doucement sous un long abri anti-neige. Et tout à coup nous filâmes à l’air libre. Alors, juste avant que nous ne soyons à nouveau avalés par un autre tunnel en bois, j’aperçus un énorme ravin couvert de pins à ma gauche, et encore une rivière écumante, et un ciel que tous les feux de l’aurore embrasaient déjà. Je reste généralement assez calme devant les fastes de la nature, mais là mon cœur se mit à battre comme jamais vous ne pourrez le croire. Ce fut comme de rencontrer sa future épouse… Enfin j’avais retrouvé mes terres, enfin j’avais quitté des déserts insupportables à contempler et regagné les coins verts et habitables de la planète! Les flèches des pins qui se dressaient au sommet de la colline, les trous d’eau à truites dans la rivière, tout me fut dans l’instant aussi cher qu’un parent consanguin». Comment résister également à un Jack London, écrivain à fleur de peau, doublé d’un agitateur politique, qui toute sa vie tailla la route, suivant, à vingt et un ans, en 1897, la vague des chercheurs d’or partis en Alaska, et qui fut tour à tour pirate, vagabond du rail, miséreux chez le «peuple d’en bas» londonien, reporter de guerre, fermier, éleveur…? Pierre Mac Orlan disait de lui: «Ses livres sont ceux d’une génération malmenée, qui ne fut pas celle des cénacles littéraires.» Il fut surtout l’inventeur d’une nouvelle forme d’écriture, née avec le siècle de l’information, que reprendra à son compte Albert Londres par exemple: le romancier pointe derrière le reporter, dès lors que, délaissant sa froide observation, oubliant sa mission de nous «donner les faits», c’est son émerveillement et son étonnement qu’on sent, son émotion et son plaisir, plus forts que son besoin de nous «informer». Que nous a appris London? «Il fut l’un des premiers à avoir compris […] que l’homme moderne courait à une méchante chute s’il s’avisait d’oublier un jour qu’il a des comptes à rendre au monde sauvage, dont il n’est jamais que l’enfant dévoyé», note l’éditeur Jean-Pierre Sicre (Éditions Phébus), en préface aux Enfants du froid. Twain, London ou Stevenson se sont acceptés comme passants ordinaires dans un monde où l’«ailleurs» les appelait avec force. Ils se sentaient seuls à entendre l’appel, et ils sont partis à l’aventure.