Archéologie

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l'Essai / L'Invention démocratique. Les Limites de la domination totalitaire par Claude Lefort, 1981
 

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i le conflit est le moteur de la démocratie, il convient cependant que les individus n'y soient pas isolés, monades que guettent la solitude, le désœuvrement et pour finir, comme le prophétisait Tocqueville, le désir de trouver protection sous l'ombre tutélaire de l'État. La caractéristique commune des sociétés traditionnelles et totalitaire est de donner corps à la société, de l'incarner dans une puissance extérieure, d'inscrire l'individu dans une totalité organique où il fasse corps avec lui-même et les autres. Comment redonner corps à la société des individus ? Cette interrogation, formulée par Claude Lefort, a reporté l'interrogation philosophique sur la singularité de l'individu démocratique et de son expérience historique confronté aux formes nouvelles de la division sociale. C'est tout le sens de l'enquête sur les passions démocratiques menée par Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit qui fut, dans le combat antitotalitaire, le vecteur essentiel, auprès d'un public lettré, d'une familiarité avec l'œuvre de Claude Lefort 42. La démocratie est-elle condamnée à combler le grand vide de son indétermination en se réfugiant dans des consensus communautaires ou confessionnels fabriqués pour masquer les conflits et la division qui pourtant tiennent les hommes ensemble ? La maîtrise des passions démocratiques a conduit à centrer l'imaginaire contemporain sur quelques métaphores à soi seules éloquentes : le cercle, le vide, le désert. « Qui ne sent pas dans sa tête et dans son corps que "ça tourne à vide", que les petits hommes des démocraties sont les otages d'un monde manquant lamentablement de corps, de chair, de substance ? » La démocratie risque de devenir une coquille sans contenu. À partir du médium de masse qu'est le cinéma, Olivier Mongin détaille le nouveau « recyclage de la violence ». La vitesse avec laquelle les images deviennent de plus en plus féroces et sauvages, la description de la violence comme un état de nature relèvent de la dialectique des passions démocratiques. C'est la part maudite, cachée de nos sociétés désincorporées : la violence se dédouble, oscillant entre un mouvement invisible d'intériorisation (la violence, par exemple, que le toxicomane exerce sur son propre corps) et un mouvement visible d'extériorisation, violence démonstrative, exacerbée, violence de la mort en direct, rendue « hypersensible » par les médias du temps réel. Toutes les institutions des sociétés démocratiques destinées à maîtriser les violences collectives échouent devant l'individualisation de la violence, celle qui pénètre à l'intérieur de l'individu dont l'autonomie accroît l'élargissement de sa sphère de liberté personnelle et le conduit à imaginer qu'il peut vivre par lui-même, pour lui-même, cesser de faire corps avec les autres, se délivrer du poids du monde extérieur ; au risque, le cas du toxicomane le prouve, d'exercer sur lui-même une violence inouïe, destructrice du corps et de la personnalité. « L'individualisme démocratique, conclut Olivier Mongin, a une double face : celle de l'individu heureux et conscient de ses droits ; et celle d'un individu qui s'impose des souffrances et des dépendances. » 

On mesure à la diversité de ces échos combien l'œuvre de Claude Lefort continue de travailler. L'indétermination de la société démocratique, l'impossibilité de lui donner une unité organique - puisque les individus y sont désincorporés en unités comptables du suffrage universel lors de l'expression de la volonté populaire, ruinant l'idée de substance de la société (« le nombre décompose l'unité, anéantit l'identité » écrit Lefort) -, l'inéluctable dissensus, division du corps politique et social sont autant d'idées qui ont commencé à contaminer, nourrir, porter des réflexions développées dans d'autres domaines que celui de la philosophie politique. Toutes ont en partage que la démocratie s'est instituée, en France comme ailleurs, uniquement dans ce que Claude Lefort n'a de cesse de pointer : la dissolution des repères de la certitude.

42. Olivier Mongin, La Peur du vide. Essai sur les passions démocratiques, Paris, Le Seuil, 1991 ; La Violence des images ou comment s'en débarrasser ?, Paris, Le Seuil, 1997.