Très cher René,
Merci de ton mot. Tu es un ange comme les gars qui jouent au Parc des Princes
la nuit. (...)
Quand tu reviendras, on ira voir des matchs ensemble. C'est absolument
merveilleux. Personne là-bas ne joue pour gagner, si ce n'est à de rares
moments de nerfs, où l'on se blesse.
Entre ciel et terre sur l'herbe rouge ou bleue, une tonne de muscles voltige en
plein oubli de soi avec toute la présence que cela requiert en toute
invraisemblance.
Quelle joie ! René, quelle joie ! Alors j'ai mis en chantier toute
l'équipe de France, de Suède et cela commence à se mouvoir un
temps [sic] soit peu, si je trouvais un local grand comme la rue Gauchet, je
mettrai 200 petits tableaux en route pour que la couleur sonne comme les affiches sur la
nationale au départ de Paris...
Lettre à René Char, Paris, le 10 avril 1952

Les footballeurs, 1952. Photo RMN © Musée des Beaux-Arts de
Dijon
Les footballeurs du Douanier Rousseau sont des rugbymen, alors que pour abstraits
qu'ils soient, ceux de Nicolas de Staël, également baptisés Parc des
Princes, sont d'authentiques footballeurs. Il faut dire qu'à la belle
époque où sévit le Douanier, le rugby s'appelle football-rugby,
et le football, football-association. D'où une confusion qui ne se dissipera
vraiment qu'après la guerre. Reste que le Douanier, qui travaillait beaucoup
d'après cartes postales ou catalogues, nous a livré une seule toile sur le
ballon rond, alors que de Staël, qui assistait au match France-Suède
disputé le 26 mars 1952 au Parc des Princes, a creusé la veine, livrant
pas moins de 25 toiles et un nombre beaucoup plus important d'ébauches et
d'esquisses.
Qui aurait pu penser que parmi les 35 779 spectateurs présents au stade
de la Porte de Saint-Cloud ce soir-là, ce peintre d'origine russe se trouverait
tellement bouleversé ? Il semble que ce soit le jeu des projecteurs, plus ou
moins bien réglés, sur les duels entre Jonquet, Baratte, Doye et Lundkvist,
Nilsson ou Westerberg, qui ait déclenché chez cet étranger au sport
ce flot créatif. Cette formidable transmutation, qui nous vaut une pelouse rouge et
des joueurs jaunes, rouges et bleus, « entre ciel et terre ». Comme
sur un vitrail, « une tonne de muscles voltige en plein oubli de soi »
écrit-il. Les Suédois vaincront la pesanteur et la France par un
but à zéro, mais dans son atelier, en proie au plus vif feu
créatif, le peintre, qui passe du petit format à la toile de 2
mètres sur 3m50, l'a complètement oublié. Les joueurs continuent
de se téléscoper autour d'une tache rouge qui est ballon ou projecteur.
Depuis le Bordelais André Lhote, le football n'avait pas été aussi
bien servi, car de Staël nous livre là un incomparable feu d'artifice,
un véritable ballet du muscle. En fait, curiosité, à 38 ans,
presque l'âge des joueurs, il concrétise idéalement une impression
qu'avait déjà éprouvée en 1912, dans ce même Parc des
Princes, un certain André Gide, lui aussi témoin d'un match de «
football », et également frappé « même s'il n'a rien
compris à la partie, par l'esthétique du groupement, de la masse tendant
à remplacer l'esthétique individuelle ». Ah ! si Toulouse-Lautrec,
qui assistait pourtant régulièrement aux réunions du vélodrome
Buffalo dirigé par son ami Tristan Bernard, avait pu être aussi
férocement prolixe, et ne pas se contenter de deux affiches de cyclisme...
Sorti grandi d'un traitement non figuratif, le football sera malgré tout
bien impuissant pour raccrocher à la vie ce génie épris d'absolu qui
décida de nous quitter la veille du Espagne-France du 17 mars 1955, gagné par
les bleus (1-2).