Dans un pays comme dans l'autre, les lieux de ces mémoires partagées (dans les deux sens du terme, c'est-à-dire à la fois communes et antagonistes) sont innombrables. Les premiers auxquels on songe en la matière sont les lieux des sanglants affrontements franco-allemands, les champs de batailles aux corps et aux monuments entremêlés - depuis le gigantesque monument de la « bataille des nations » de Leipzig, inauguré en 1913 comme exaltation colossale de la germanité, mais qui repose sur une fosse commune où furent jetés sans distinction, un siècle plus tôt, les corps des soldats des armées opposées, en passant par les champs de bataille de la guerre de 1870 où, comme autour de Metz, les monuments français et les monuments prussiens, bavarois ou wurtembergeois sont souvent côte à côte, les lieux des massacres meurtriers et des affrontements de masse de la guerre de 1914-1918 - la guerre franco-allemande par excellence - dont la terre, bouleversée par les obus et les combats, renferme toujours les restes entremêlés de centaines de milliers de soldats français et allemands - jusqu'aux champs de bataille de la dernière guerre et plus encore aux camps de concentration et d'extermination de l'époque nazie. Deux hauts lieux peuvent, à cet égard, être considérés comme paradigmatiques : Verdun d'un côté, le lieu des affrontements les plus meurtriers entre Français et Allemands, devenu, dès la fin de la Première Guerre, le lieu des premières rencontres communes d'anciens combattants puis, soixante-dix ans plus tard, celui de l'émouvante poignée de mains entre le Président Mitterrand et le Chancelier Kohl ; Reims, de l'autre, avec sa cathédrale des sacres des rois de France martyrisée pendant la Première Guerre, la capitulation sans condition de la Wehrmacht en mai 1945, mais aussi la grand-messe réunissant en commun, sous les voûtes de la cathédrale, le général de Gaulle et le Chancelier Adenauer, peu après la signature du traité de l'Élysée de 1963.
Outre les lieux d'affrontement sanglant, on peut également évoquer les lieux disputés et contestés, emblématiques autrefois ou aujourd'hui de la mémoire et de l'identité de chacun de nos deux pays. L'exemple le plus frappant en la matière, celui aussi dont les évocations affectives, symboliques et imaginaires sont les plus fortes, est incontestablement Strasbourg : c'est là que le jeune Goethe, étudiant à l'Université, saisi d'émerveillement devant la cathédrale, a la révélation du gothique comme l'expression par excellence de l'art et de l'architecture allemands ; pour des générations d'Allemands, Strasbourg fut également la ville admirable et tragique du chant populaire « Ô Strasbourg, Ô Strasbourg, toi, ville merveilleuse, où tant de soldats gisent enterrés ». Mais dans la mémoire française, Strasbourg est d'abord la ville où Rouget de l'Isle, hôte du maire Dietrich, compose à l'ombre de la cathédrale La Marseillaise, la ville de Kléber, celle du siège héroïque de 1870, des retrouvailles joyeuses de 1918, celle, enfin, du serment de Koufra de Leclerc et de la chevauchée de la 2e DB. Pour tous, aujourd'hui, elle est la ville du parlement européen.
En France comme en Allemagne, enfin, le pays voisin, sa culture et son histoire, sont partout présents dans la mémoire des lieux des capitales. De toutes les villes allemandes, Berlin autrefois comme aujourd'hui est de loin la plus française - depuis les lieux, les monuments et les institutions qui maintiennent vivant le souvenir des huguenots réfugiés à la suite de la révocation de l'édit de Nantes (Französische Straße, dôme français, lycée français), en passant par les monuments célébrant les victoires de la Prusse sur la France (place de Paris, monument de Kreuzberg, colonne de la victoire), jusqu'aux chantiers du nouveau Berlin en construction et aux réalisations des architectes français Nouvel, Perrault et Portzamparc. Plus discrète à première vue, la référence allemande n'en est pas moins tout aussi présente à Paris - qu'il s'agisse de noms de rues (avenue d'Iéna, rue d'Ulm), des gares de l'Est et du Nord construites par l'architecte Hittorf (à qui ont doit également l'aménagement de la place de la Concorde) et de la tombe de Heine au cimetière de Montmartre -, ou encore, à proximité immédiate de la capitale, de Versailles et de son château rassemblant en un même lieu la mémoire des fastes du Roi-Soleil, des victoires de Napoléon, de la proclamation du Reich bismarckien et des traités de 1919 et 1920.
Mais la mémoire la plus importante, par-delà celle des lieux et des monuments, est la mémoire vive des individus et des familles. La mémoire, d'abord, des générations les plus âgées, profondément marquée par la guerre et l'Occupation, la captivité et la déportation, les combats et les deuils. Transmise de génération en génération, chargée d'affectivité et de souffrances, cette mémoire, loin de se réduire au seul souvenir de l'hostilité et de l'humiliation, de la haine et de la vengeance, se mêle aussi, plus souvent qu'on ne le croit, à celle de la découverte de l'adversaire dans son humanité - qu'il soit, comme dans Le Silence de la Mer de Vercors, l'occupant civilisé pour lequel on s'interdit, par patriotisme et par dignité, de nourrir la moindre sympathie, ou au contraire, comme dans La Grande Illusion de Renoir, la paysanne de Forêt-Noire dont le mari a été tué à Douaumont, qui protège et accueille les prisonniers français évadés, et dont Jean Gabin tombe amoureux. Pour les générations les plus jeunes, cette mémoire, en revanche, est bien plutôt celle des séjours de vacances et des camps de jeunesse, des jumelages et des échanges scolaires, des rencontres et des amitiés, en Allemagne fédérale principalement, mais aussi dans l'ex-Rda ; elle est celle des perceptions nouvelles tirées de ces expériences multipliées, mais aussi de la relecture critique, de la relativisation et de la restructuration à la mesure des expériences du présent des images héritées des générations antérieures ; elle est surtout celle des 55 000 couples mixtes franco-allemands qui se sont unis entre 1963 et 1991, de leurs familles, et plus encore de leurs enfants, juridiquement binationaux et culturellement bilingues qui, chacun à leur manière, inventent dans le quotidien des identités et des modes de comportement intégrant le meilleur des traditions différentes dont ils sont les héritiers.