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Guy Debord / Faits et gestes
 

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1.5 Faits et gestes
Le situationnisme en mai 1968

« C’est un beau moment que celui où se met en mouvement un assaut contre l’ordre du monde. Dans son commencement presque imperceptible, on sait déjà que, bientôt, et quoi qu’il arrive, rien ne sera plus pareil à ce qui a été. »
In girum imus nocte et consumimur igni, p. 261

Les situationnistes n’ont pas occupé, en Mai-68, le devant de la scène, n’ayant jamais eu de goût ni pour le spectacle politique, même d’extrême-gauche, ni pour le militantisme recruteur, avec ventes de journaux et distributions de tracts à la sortie des écoles et des usines. Ils ont pourtant pesé de manière décisive sur ces événements, qu’ils ont contribué à déclencher : notamment par leur implication en 1966 dans le « scandale de Strasbourg », où ils fournissent aux étudiants qui se révoltent une brochure explosive devenue célèbre : De la misère en milieu étudiant 1. De la même manière, ils fournissent un peu plus tard aux « Enragés » de Nanterre, dont les provocations mettent le feu aux poudres, des affiches, des bandes dessinées détournées, des mots d’ordre qu’on retrouve bientôt un peu partout, sur les murs de Paris et dans les lieux occupés : « Prenez vos désirs pour la réalité » ; « L’ennui est contre-révolutionnaire », etc. Ils ont été, dans cette perspective, les grands stylistes de Mai-68, ceux qui y ont mis les formes, ceux qui ont donné à la révolte son style (et même son style de vie). Leur efficacité et leur prestige à cette époque vient de leur art du détournement, de leur sens de l’insulte irrémédiable, de leur inventivité formelle. Elle vient aussi de leur capacité de proposer des formes d’expression que tout le monde peut reprendre, s’approprier, développer pour son propre compte : poésie faite par tous.
De la cause étudiante proprement dite, les situationnistes se désintéressent cependant totalement, tant à Nanterre que plus tard à la Sorbonne, lorsque celle-ci est occupée. Ils lui préfèrent les grèves sauvages et les occupations d’usine, promesses non pas de révolte mais bien de révolution, qu’ils défendront dans le cadre d’un Conseil pour le maintien des occupations (Cmdo). Avec les occupations sauvages d’usine, qui ne doivent rien aux organisations syndicales, c’est presque la totalité du projet situationniste qui se réalise de façon éphémère : « Le désir reconnu du dialogue, de la parole intégralement libre, le goût de la communauté véritable, avaient trouvé leur terrain dans les bâtiments ouverts aux rencontres et dans la lutte commune : les téléphones, qui figuraient parmi les très rares moyens techniques encore en fonctionnement, et l’errance de tant d’émissaires et de voyageurs, à Paris et dans tout le pays, entre les locaux occupés, les usines et les assemblées, portaient cet usage réel de la communication 2. »

1. La brochure paraît une première fois en novembre 1966 et sera rééditée à de multiples reprises. Titre complet : De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel, et de quelques moyens pour y remédier.
2. Internationale situationniste, 12, p. 3-4.