1.5 Faits et gestes
« C’est un beau moment que celui où se met en mouvement un assaut contre l’ordre du monde. Dans son commencement presque imperceptible, on sait déjà que, bientôt, et quoi qu’il arrive, rien ne sera plus pareil à ce qui a été. »
Les situationnistes n’ont pas occupé, en Mai-68, le devant de la scène, n’ayant jamais eu de goût ni pour le spectacle politique, même d’extrême-gauche, ni pour le militantisme recruteur, avec ventes de journaux et distributions de tracts à la sortie des écoles et des usines. Ils ont pourtant pesé de manière décisive sur ces événements, qu’ils ont contribué à déclencher : notamment par leur implication en 1966 dans le « scandale de Strasbourg », où ils fournissent aux étudiants qui se révoltent une brochure explosive devenue célèbre : De la misère en milieu étudiant 1. De la même manière, ils fournissent un peu plus tard aux « Enragés » de Nanterre, dont les provocations mettent le feu aux poudres, des affiches, des bandes dessinées détournées, des mots d’ordre qu’on retrouve bientôt un peu partout, sur les murs de Paris et dans les lieux occupés : « Prenez vos désirs pour la réalité » ; « L’ennui est contre-révolutionnaire », etc. Ils ont été, dans cette perspective, les grands stylistes de Mai-68, ceux qui y ont mis les formes, ceux qui ont donné à la révolte son style (et même son style de vie). Leur efficacité et leur prestige à cette époque vient de leur art du détournement, de leur sens de l’insulte irrémédiable, de leur inventivité formelle. Elle vient aussi de leur capacité de proposer des formes d’expression que tout le monde peut reprendre, s’approprier, développer pour son propre compte : poésie faite par tous.
1. La brochure paraît une première fois en novembre 1966 et sera rééditée à de multiples reprises. Titre complet : De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel, et de quelques moyens pour y remédier.
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