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Guy Debord / De l’art à l’art de vivre
 

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2.1 De l’art à l’art de vivre
Psychogéographie

« La formule pour renverser le monde, nous ne l’avons pas cherchée dans les livres, mais en errant. C’était une dérive à grandes journées, où rien ne ressemblait à la veille ; et qui ne s’arrêtait jamais. »
In girum imus nocte et consumimur igni, édition critique, p. 40

La psychogéographie est une des préoccupations les plus originales et les plus importantes de l’Internationale situationniste au cours de ses premières années d’existence, tant sur le plan pratique que sur le plan théorique. Elle a cependant été inventée dans la plupart de ses aspects dès l’époque de l’Internationale lettriste, notamment à l’initiative d’Ivan Chtcheglov, dont le Formulaire pour un urbanisme nouveau est publié sous le pseudonyme de Gilles Ivain dans le premier numéro d’Internationale situationniste 1. Il existe aussi une filiation évidente entre la psychogéographie et certaines expériences surréalistes de l’espace urbain 2. Pour Debord, l’intérêt essentiel de la psychogéographie est de vouer l’avant-garde au désœuvrement actif. Elle permet de situer le poétique non plus dans des livres ou des tableaux, mais dans un art proprement situationniste, c’est-à-dire dans des expériences ou des projets de construction d’environnements. Elle est, dans un premier temps du moins, la figure la plus emblématique de ce que les situationnistes appellent la « construction de situations ».
Elle se décompose en une pratique expérimentale, une démarche utopique et une théorie critique (appelée aussi urbanisme unitaire). Sur le plan pratique, elle prend forme avec de nombreuses expériences de dérives réalisées par les situationnistes ou leurs prédécesseurs lettristes. « La dérive se présente comme une technique du passage hâtif à travers des ambiances variées. Le concept de dérive est indissolublement lié à la reconnaissance d’effets psychogéographiques, et à l’affirmation d’un comportement ludique-constructif, ce qui l’oppose en tous points aux notions classiques de voyage et de promenade 3. » Lieux privilégiés pour de telles expériences de l’espace et du temps, en principe toujours collectives : les villes (Paris, Amsterdam, Londres), et de préférence les quartiers les moins prestigieux, les moins touristiques, habités si possible par des étrangers (des immigrés nord-africains, des exilés espagnols, des juifs parlant encore le yiddish, etc.).
Parallèlement, les situationnistes cultivent une veine utopique qui les conduit à faire les plans de villes nouvelles aménagées non plus en fonction des plates nécessités vitales (ou commerciales), mais en fonction de leurs désirs et de leur goût pour le jeu : villes suspendues ou mobiles, en perpétuelle construction-déconstruction, faites d’espaces infiniment communiquants. L’exemple le plus célèbre sera la Nouvelle Babylone de Constant, à laquelle l’artiste continuera de travailler bien au-delà de sa rupture avec l’IS.
Debord, quant à lui, est d’à peu près toutes les dérives, et surtout actif par ailleurs dans le domaine de la critique de l’urbanisme dominant. Les pages qu’il consacre dans Internationale situationniste, puis surtout dans La Société du spectacle, à la critique de l’urbanisme constituent un réquisitoire sans concessions contre l’isolement social et la confiscation de l’espace public opérés par le pouvoir au moyen de l’urbanisme officiel. Le but de la psychogéographie est de reconquérir, à des fins de communication et de vie, un espace que le pouvoir ne cesse de tenter de confisquer. C’est une technique de réappropriation, au même titre que le détournement (voir fiche 2.2).

1. Internationale situationniste, 1, 1958. Voir également sur ce point un texte de Debord intitulé « Théorie de la dérive », Internationale situationniste, 2, ainsi que deux « Comptes rendus de dérive » parus dans la revue surréaliste belge Les Lèvres nues, 9 (1956).
2. Expériences relatées notamment dans certains récits d’André Breton (Nadja, L’Amour fou) ou d’Aragon (Le Paysan de Paris). Sur un autre plan, la psychogéographie n’est pas sans rapports avec des textes théoriques de l’entre-deux-guerres comme le « Paris, mythe moderne » de Roger Caillois (Le Mythe et l’Homme).
3. Internationale situationniste, 2, p. 19.