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Guy Debord / De l’art à l’art de vivre
 

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2.6 De l’art à l’art de vivre
Absolument libre

« Je ne suis jamais allé chercher personne, où que ce soit. »
Panégyrique, tome premier, p. 30 (éd. Gallimard)

Guy Debord a sans cesse tenté de préserver une liberté qu’il a voulue absolue, au nom de laquelle il a refusé toutes les obligations qui font tenir une société. Il veut bien encore passer un bac, parce que c’est un visa pour vivre comme il l’entend à Paris, loin de sa famille. Mais ensuite, on cherche en vain dans son parcours quelque chose qui ressemblerait à des obligations acceptées. Il a refusé de faire des études et il n’a jamais été salarié. Il n’entretient de rapports avec aucune institution. De manière plus générale, et c’est fondamental pour comprendre qui il était, il n’a jamais rien dû à personne, ni rien demandé à personne.
Debord est un homme sur qui personne n’a eu de prise. Il le démontre emblématiquement au moment de l’affaire Lebovici (fiche 1.8), lorsque la presse spécule sur son implication dans le meurtre et qu’elle s’efforce de le débusquer – car bien entendu il refuse tout contact avec les journalistes. Un photographe embusqué dans une maison voisine réussit à le prendre en photo (une image floue, prise à la sauvette). Debord réagit en faisant publier une photo « officielle » de lui, affirmant ainsi clairement que ce qui compte pour lui, ce n’est pas de vivre caché pour entretenir on ne sait trop quelle légende ou mystère, mais de ne pas se soumettre au regard du pouvoir. Il aura toujours dénié au pouvoir – et plus généralement peut-être à autrui – tout droit de regard sur lui-même.
Debord est un homme qui a décidé de ne pas fonctionner aux obligations et aux contrats, mais au don et à la générosité, au potlatch, avec ce qu’il implique de défi. C’est tout l’enjeu d’un petit livre intitulé Des contrats, qui paraît en 1995, peu de temps après sa mort. Il y rend publics les contrats passés autrefois entre lui et son « producteur », Gérard Lebovici, à propos de ses films. Mais s’agit-il encore de contrats ? Toutes les obligations, et notamment celle de payer Debord, sont pour Lebovici, et aucune pour lui, même pas celle de réaliser le film sur lequel porte le contrat. Le dernier contrat publié dans ce livre porte en effet sur un film consacré à l’Espagne qui n’a jamais été réalisé, ni même commencé, Debord se contentant à cette époque de bien vivre en Espagne. Exemplaire passage du contrat au don, qui a été le fondement de sa complicité avec Lebovici et avec beaucoup d’autres ; et aussi le fondement de la passion. La passion ne calcule rien et ne s’en tient à aucun contrat.
En 1994, irrémédiablement atteint de polynévrite, maladie non seulement incurable mais extrêmement douloureuse, Debord met fin à ses jours : ce sera sa dernière leçon de liberté et de détachement 1.

1. À la fin du film Guy Debord, son art, son temps, que Guy Debord réalise peu de temps avant sa mort, on pouvait lire ceci : « Maladie appelée Polynévrite alcoolique, remarquée à l’automne 90, d’abord presque imperceptible, puis progressive, devenant réellement pénible seulement à partir de la fin novembre 94. Comme dans toute maladie incurable, on gagne beaucoup à ne pas chercher, ni accepter de se soigner. C’est le contraire de la maladie que l’on peut contracter par une regrettable imprudence. Il y faut au contraire la fidèle obstination de toute une vie. »