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Guy Debord /Traces, influences
 

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4.1.a Traces, influences Artistiques

L’influence de Guy Debord et du situationnisme a été considérable et concerne de nombreux domaines : critique sociale, politique, art, cinéma, culture, architecture, urbanisme, etc. Mais, pour de multiples raisons, en prendre la mesure n’est pas simple et entraîne parfois des malentendus. Debord n’a laissé que peu de traces, il n’a jamais voulu être suivi, ni cherché à faire école ou à avoir des disciples, il n’a été le gardien d’aucune orthodoxie théorique. Il s’est toujours opposé à ceux qui s’appropriaient les concepts situationnistes - ou les siens - sans payer de leur personne, ou à ceux qui en détachaient tel aspect pour s’y spécialiser et y faire carrière. Son influence et celle du situationnisme échappent donc aux critères classiques de la visibilité, de la reprise et de la citation. Elle peut être silencieuse, clandestine même, et elle sera alors d’autant plus authentique. Elle se traduit et se mesure en désirs de liberté et de révolution plutôt qu’en livres et en tableaux. Les traces les plus visibles qu’elle a laissées ne sont pas toujours les plus importantes, et parfois ce sont même de fausses pistes : une pensée du dépassement de l’art ne s’évalue pas à l’aune des œuvres qu’elle laisse derrière elle. Enfin, compte tenu du caractère mouvant et polymorphe d’une démarche revendiquant sa qualité stratégique plutôt que son originalité, il est difficile de distinguer ce qui est de l’ordre de l’influence exercée par Debord et le situationnisme et ce qui relève simplement d’un voisinage théorique ou pratique. Après tout, Debord n’était pas seul à relire Marx pour inventer une alternative au stalinisme, ni seul à revenir au dadaïsme, et donc par exemple au détournement, pour tenter de dépasser l’art.

 

4.1.b Traces, influences Artistiques

Les dettes « artistiques » les plus connues à l’égard du situationnisme sont à chercher du côté de l’architecture utopiste des années 1960 et 1970, une mouvance dans laquelle la New Babylon de l’ex-situationniste Constant fonctionne comme une véritable icône 1. En ce qui concerne les plasticiens, les rapports au situationnisme ont été moins productifs, pour des raisons évidentes. Les situationnistes-artistes de la première génération - italiens, allemands, scandinaves - ont la plupart du temps déjà une œuvre derrière eux lorsqu’ils rencontrent l’IS et reprennent en général assez vite leurs distances pour la continuer, non sans tenter parfois d’exploiter leur éphémère label situationniste 2. Autant dire qu’il s’agit dans ce cas d’« influences » dont Debord se serait bien passé et qu’il récuse, comme il refuse aussi tout amalgame entre le concept de « construction de situation » et les nombreux happenings et expériences théâtrales participatives qui sont, au cours des années 1960 et 1970, à l’ordre du jour des avant-gardes 3. Par contre, l’influence de Debord est beaucoup plus réelle dans le domaine du cinéma, quoique largement involontaire et la plupart du temps déniée : Jean-Luc Godard avouera du bout des lèvres sa dette envers Debord et, dans la foulée de Mai-68, beaucoup de films seront considérés comme relevant d’un « esprit situationniste 4 ».
En fait, l’héritage artistique situationniste le plus authentique est sans doute à chercher dans les nombreuses pratiques de détournement (voir fiche 2.2) de la culture dite populaire (bande dessinée, films de série B, romans policiers, etc.), dont la multiplication, au cours des années 1970, doit beaucoup aux pratiques des situationnistes et de leurs alliés en Mai-68. Debord et ceux qui l’ont vraiment suivi ne laissent pas des œuvres, mais un état d’esprit, un style, une insolence, un goût de liberté et de révolte qui n’a cure des œuvres et des filiations et qui marquera non seulement toute la mouvance situationniste ou libertaire, mais également les milieux underground. Plus généralement, il faut relever qu’en faisant dès le début des années 1950 du détournement l’alpha et l’oméga de leur esthétique, Debord et ses complices se situent à ce point de rupture qu’ils appellent « la mort de l’art », où celui-ci glisse définitivement vers l’âge de sa reproductibilité technique, relayé aujourd’hui par l’âge de sa productibilité numérique. C’est ce qui fait que, pour de nombreux artistes et théoriciens de l’art, Debord est aujourd’hui une référence aussi incontournable que Walter Benjamin.

1. Parallèlement à sa brève implication dans l’IS, Constant participait à la même époque au GEAM (Groupe d’études d’architecture mobile). Dès 1964, ses travaux intéressent également le groupe anglais Archigram, puis les Provos d’Amsterdam. La New Babylon devient ainsi, peu à peu, un des classiques de l’architecture anti-fonctionnaliste.
2. D’autres, qui n’ont jamais fait partie de l’Internationale situationniste, en subissent malgré tout l’influence. C’est le cas d’un Yves Klein, proche un certain temps de Debord, ou, dans un autre registre, de John Cage, qui introduit le silence dans la musique, quelques années après que Debord l’a fait au cinéma avec Hurlements en faveur de Sade.
3. Des happenings comme ceux de Jean-Jacques Lebel ou des spectacles comme ceux du Living Theatre sont même, de ce point de vue, de remarquables exemples de parodie de l’« art de la participation » auquel en appellent les situationnistes.
4. Des cinéastes comme Jean-Pierre Bouyxou, Noël Godin, Benoît Lamy, José Varela, Jacques Doillon, etc., ont été nominés dans cette catégorie.