des auteurs
Édouard Glissant / L'oeuvre romanesque |
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«Les poétiques du monde mélangent allégrement les genres, les réinventant de la sorte. Ce qui fait que notre mémoire collective est prophétique: en
même temps qu’elle assemble le donné du monde, elle tâche à en soustraire ce qui tendait à la hiérarchie, à l’échelle des valeurs,
à une transparence faussement universelle. Nous savons aujourd’hui qu’il n’y a pas de modèle opératoire.»
Traité du Tout-Monde
L’archipel romanesque
«Mais prenons garde que notre récit ne s’embarrasse peut-être de ce fil qui a, pour nous, été tissé. Ne mordons pas à cette ligne. Les récits
du monde courent en ronde, ils ne suivent pas la ligne, ils sont impertinents de tant de souffles, dont la source est insoupçonnée. Ils dévalent en tous sens. Tournez avec eux !
Quant à nous, on nous apprit à raconter: une histoire. À consentir à l’Histoire. À nous dorer de l’éclat de son style, que nous croyons le nôtre. On
nous a mis le fil. Mais le conte ne conte pas une histoire, le conte ne fait pas compte des misères, le conte déboule à la source cachée des souffrances et des oppressions, et il
jubile dans des bonheurs inconnus, peut-être obscurs.
Ce que vous appelleriez nos récits, ho ! c’est s’il se trouve de longues respirations sans début ni fin, où les temps s’enroulent. Les temps diffractés. Nos
récits sont des mélopées, des traités de joyeux parler, et des cartes de géographie, et de plaisantes prophéties, qui n’ont pas souci d’être
vérifiées.
Ou peut-être nos récits, ces écorces sculptées à diable, de mahogani, de si vieux acoma, où on reconnaît, tout comme sur une carte de sécurité,
les yeux le front le nez la bouche le menton d’un nègre marron.»Le Traité du Tout-Monde de Mathieu Béluse» dans Traité du Tout-Monde L’œuvre
de Glissant peut se définir comme un ensemble d’îles, un archipel textuel où les œuvres communiquent et s’entrecroisent, où le métissage des genres littéraires
se pratique avec bonheur. Pourtant les dénominations traditionnelles sont maintenues sur les pages de couverture: «roman», «poème», et tel recueil d’essais
(Traité du Tout-Monde) se revendique de la forme canonique du «traité», tandis que l’ensemble des essais forme désormais une suite de traités de «poétique».
Mais à l’intérieur d’une même œuvre, les frontières sont perméables: le roman de La Lézarde, selon la prescription de l’un de ses personnages, doit
être écrit «comme un poème» ; dans le roman Tout-Monde, certains chapitres s’ouvrent sur des citations d’un Traité du Tout-Monde attribué à
Mathieu Béluse, personnage des romans, et le Traité du Tout-Monde, ouvrage d’Édouard Glissant, contient bien une section intitulée «Le Traité du Tout-Monde de Mathieu
Béluse» ; Mycéa, que l’on retrouve dans tous les romans, et le même Mathieu Béluse deviennent personnages de théâtre dans La Folie Celat, pièce composée
en 1987…
Reste qu’un ensemble d’œuvres, sous-titrées «romans», relèvent manifestement du genre romanesque: La Lézarde, Le Quatrième Siècle,
Malemort, La Case du Commandeur, Mahagony, Tout-Monde, Sartorius, Ormerod. Elles brassent (même dans les derniers textes, qui inventent de nouvelles pistes) une matière commune,
qui s’est développée à partir de personnages et de motifs dont La Lézarde donnait l’esquisse et le programme: «L’histoire de notre peuple est à faire.»
Les romans suivants entreprennent une réappropriation du passé antillais, et particulièrement Le Quatrième Siècle. Le vieux quimboiseur Papa Longoué y confie à Mathieu
Béluse le récit légendaire des ancêtres marrons. En invitant à lire ce que révèle le paysage antillais, en donnant le sentiment de la durée par les méandres
d’un récit bousculant la chronologie linéaire, Le Quatrième Siècle fonde une conscience collective antillaise, que figure la généalogie croisée en fin de volume.
Nulle tentation pourtant de se laisser aller au déroulement d’un cycle romanesque. Chaque roman introduit un décrochement, une rupture de ton ou de forme, invite à reprendre ou à contester certains
éléments des textes antérieurs. Ainsi, Malemort est tout en déception et désenchantement: la narration est fragmentée, les personnages se défont, la mort lente est acceptée,
«exemple banal de liquidation par l’absurde, dans l’horrible sans horreur d’une colonisation réussie». Même l’invention langagière, à la limite du parler et de
l’écrire, trébuche parfois dans un «concassement de mots».
Cependant le personnage de Mathieu constate à la fin de Mahagony: «Nous n’en avons jamais fini avec nos ancêtres.» Ce qui explique le ressassement des romans de Glissant, qui reprennent les
mêmes histoires et situations pour y ouvrir de nouvelles perspectives. Mathieu, s’emparant de la voix narrative au début de Mahagony et caressant le rêve de transformer à son tour son chroniqueur
en personnage, fait reproche de son obscurité au romancier qui raconte son histoire (bien des lecteurs se sont plaints de l’«hermétisme» de Glissant). Mais c’est pour bientôt lui rendre
justice: si l’exploration lui a si longtemps été obscure, «c’était par légitime loi».
La Case du commandeur est une remontée dans la généalogie de Mycéa, jusqu’à retrouver la trace de l’ancêtre Odono. Mahagony entrelace trois
récits de fuites ou plutôt de marronnages: celui, en 1831, d’un enfant d’esclaves ; celui, en 1936, d’un géreur qui a tenté d’assassiner le colon blanc qu’il soupçonnait
d’avoir séduit sa femme ; celui, enfin, en 1978, d’un adolescent mystérieux qui a peut-être tué des soldats.
Tout-Monde commence par un «rappel des péripéties qui ont précédé»: ce résumé établit la suture de ce nouveau roman avec la matière romanesque
antillaise des romans antérieurs. Mais l’ouvrage déborde de tous côtés la forme romanesque, choisissant la démesure, l’informe, le chaotique, le métissage. L’auto-biographie,
le récit de voyage, l’auto-commentaire de l’œuvre, la polémique, l’argumentation philosophique y mêlent leurs développements, à la façon des rhizomes dont Glissant
emprunte la métaphore à Deleuze et Guattari.
Les romans plus récents accentuent la démesure choisie du projet romanesque. Sartorius, sous-titré «Le roman des Batoutos», ressemble à une parabole philosophique. Ormerod, composition
tourbillonnante, mêle les personnages et les époques, élargissant encore le «tout-monde» romanesque. Les deux titres restent énigmatiques: ce sont en fait les noms d’amis du romancier,
empruntés pour faire communiquer la réalité, la relation personnelle avec la relation mythique. Ces deux romans sont aussi traversés par les figures d’Odono, de Mathieu ou de Mycéa, traces
ou signatures ou coutures de l’œuvre romanesque.
La Lézarde
«Je ne sais pas (je vais grandir en cette histoire) qu’en la rivière est signifié le vrai travail du jour»La Lézarde La Lézarde, premier roman
d’Édouard Glissant, couronné par le prix Renaudot 1958 – ce qui a suscité quelques grincements dans la presse conservatrice –, a été plutôt favorablement accueilli par la critique
et par le public, et le livre a obtenu un réel succès de vente. On a très vite perçu la nouveauté de l’œuvre: refus de la linéarité romanesque et de l’esthétique
naturaliste au profit de l’énergie poétique, sens des ellipses narratives (ce qui semble rapprocher l’œuvre de la modernité littéraire du Nouveau Roman). On a remarqué aussi, dans ce
roman manifestement militant, la distance prise avec tout prêche idéologique.
Le récit se situe en 1945 dans la ville de Lambrianne (le nom est inventé mais on peut y reconnaître le Lamentin, où Glissant a passé son enfance et son adolescence), quand les premières
élections législatives vont permettre aux Antillais de désigner leurs représentants. L’accent est mis sur les discussions d’un groupe de jeunes révolutionnaires (Mathieu, qui est historien,
Mycéa, Pablo, Margarita…), que rejoint Raphaël Targin, dit Thaël, qui vient de la campagne où il vit sur les mornes et y élève son troupeau. Le groupe apprend qu’ «un officier du
gouvernement avait été désigné pour étouffer les ‹mouvements› de Lambrianne». C’est un nommé Garin, un renégat qui se propose aussi de faire exproprier à
son profit les terres qui bordent la rivière Lézarde. Le groupe décide de l’assassiner. Thaël accepte de se charger de la mission. Il rejoint Garin sur les bords de la rivière, qu’il descend avec
lui jusqu’à l’embouchure tout en menant une discussion sur la justesse et la valeur de leur action. Arrivés à la mer, ils montent sur une barque qui chavire sous l’effet de la barre et Garin se noie.
Mais d’autres personnages invitent a présenter l’intrigue selon d’autres points de vue: Valérie, dont Mathieu et Thaël sont amoureux, qui préfère ce dernier et qui meurt
dévorée par les chiens du berger ; Mycéa, qui aime Mathieu et que celui-ci épouse ; Papa Longoué, le quimboiseur, qui connaît les méandres de l’his-toire et que le roman fait mourir
(mais il réapparaîtra dans les autres œuvres de Glissant) ; le paysan Lomé chez qui Mycéa se réfugie un moment ; le policier Tigamba… La Lézarde est autant une histoire
d’amour et d’amitié qu’un récit politique. C’est aussi une enquête, moins policière (il y a peu à découvrir sur la mort de Garin) qu’historique (c’est
la tâche qu’entreprend l’historien Mathieu: «L’histoire de notre peuple est à faire [c’est mon travail: je mets à jour les archives de la ville], et ainsi nous nous
connaîtrons»).
Tout dans ce roman ramène à la Lézarde, au paysage que traverse et construit la rivière: «Elle descend de belle façon les contreforts du nord, avec ses impatiences, sa jeunesse bleutée,
les tourbillons de son matin. Lorsque paraît le premier soleil, la Lézarde surprise en son détour semble là s’assoupir, guetter l’astre, jouer à la dame, prudente ; puis soudain elle bondit,
c’est comme un peuple qui se lève, elle débouche d’angle en angle, et elle rattrape bientôt les écumes qu’elle a laissées sur ses rives, avaricieuse, occupée de toutes ses
richesses comme un usinier qui guette au fond de ses chaudières, elle ne laisse ni la lie jaune ni l’éclair bleu, et la voilà dans le grand matin, joyeuse et libertine, elle se déshabille et se
réchauffe, c’est une fille nue et qui ne se soucie des passants sur la rive, elle baigne dans sa promptitude (éternelle, et l’eau passe sur l’eau), et bientôt, comme femme mûrie dans le plaisir
et la satiété, la Lézarde, croupe élargie, ventre de feu sur les froides profondeurs de son lit, comblée, s’attarde et se repaît dans le cri de midi.» Apprendre à connaître
la Lézarde, c’est apprendre à vivre, comme le découvre peu à peu le narrateur, qui y déchiffre les lignes de son destin et la saveur du pays.
À la fin du roman, le groupe confie à Mathieu le soin de faire un livre de leur histoire – non pas les détails, mais «la chaleur». «Fais-le comme une rivière. Lent. Comme la
Lézarde. Avec des bonds et des détours, des pauses, des coulées, tu ramasses la terre peu à peu. […] Fais-le comme un poème.»
Béluse et Longoué: Le Quatrième Siècle
«Les noms s’étaient avancés dans la nuit, il avait fallu simplement les voir et les cueillir. Excepté, oui excepté pour l’ancêtre dont on ne connaissait pas la nomination, puisqu’il
s’était enfui dans les bois le jour même et on peut dire à l’heure même de l’arrivage…»Le Quatrième Siècle Publié en 1964 et
dédié à la mémoire d’Albert Béville (le poète Paul Niger), compagnon d’engagement d’Édouard Glissant, Le Quatrième Siècle a été
alors accueilli par beaucoup d’éloges et quelques réserves suscitées par la complexité de la construction et la puissance de l’écriture qui ont désorienté certains lecteurs.
Le roman a été couronné par le prix littéraire Charles Veillon. Il apparaît aujourd’hui comme l’un des piliers essentiels de l’œuvre.
Le projet de l’ouvrage est d’éclairer toute une partie de l’histoire antillaise demeurée inconnue des Antillais eux-mêmes, de récupérer ce passé pour assumer le complexe
métissage qui a formé la personnalité antillaise. Le titre prend acte de qu’il y a quatre siècles que les ancêtres esclaves des Antillais ont commencé à être
déportés vers la Caraïbe. Le quatrième siècle de l’histoire antillaise doit, pour Glissant, être celui de la prise de conscience. Son roman et la «vision prophétique du
passé» qu’il permet peuvent en être l’instrument.
Le roman met aux prises les trois figures emblématiques de la société antillaise: le maître, l’esclave et le marron. Mais il refuse de nouer la construction, comme le font les classiques de la
littérature de l’esclavage, sur la dialectique du maître et de l’esclave. Ce qui est au premier plan, c’est la relation complexe et souvent antagoniste entre l’esclave et le marron. Ceux-ci
s’incarnent dans l’histoire parallèle et mêlée de deux familles, les Béluse et les Longoué, que l’on suit depuis 1788, date de l’arrivée aux îles du premier
ancêtre de chaque lignée, jusqu’en 1946 (c’est-à-dire jus-qu’aux événements qui scandent La Lézarde, où figurent certains personnages du Quatrième
Siècle).
Les Longoué ont dès leur arrivée refusé l’esclavage et ils ont «marronné» pour trouver sur les mornes le goût fort de la liberté. Les Béluse sont restés sur les plantations de la famille créole des Senglis et ils ont supporté et vécu l’esclavage. Le roman s’organise à partir des récits que papa Longoué, dernier descendant de sa lignée, vieux quimboiseur (rebouteux détenteur d’un savoir légué par la tradition), fait au jeune lettré Mathieu Béluse, impatient d’agir et qui n’accepte plus docilement le sort fait à ses parents. Les dernières pages du roman esquissent une synthèse de réconciliation entre la continuité de révolte des Longoué et la branche laborieuse et féconde des Béluse. Pour Glissant, il y a en tout Antillais un Longoué et un Béluse, un être qui refuse et un être qui accepte.
Le roman s’interdit la facilité de la fresque historique: pour mettre au jour une histoire brouillée, occultée, refoulée, il faut emprunter des chemins de détour, s’abandonner aux errances de l’anamnèse libératrice, lâcher les chevaux d’une langue violente et habitée, obscure et poétique, tendue par l’énergie de l’oralité sous-jacente. Quelques scènes à la puissance symbolique forte marquent les étapes de la prise de conscience: l’évasion du premier Longoué, «le marron primordial», qui s’enfuit à peine eff ectué le débarquement du bateau négrier ; le face-à-face entre le maître béké et le marron, qui porte en évidence, sur sa cuisse, son coutelas viril comme un certificat de liberté ; l’abolition de l’esclavage et l’inscription des nouveaux citoyens à l’état civil, mais les noms qu’on leur attribue (alors que les marrons avaient inventé les leurs) sont à l’image d’une liberté octroyée et encore mythique…
«C’était l’épilogue du grand combat: la délivrance de papiers qui consacreraient l’entrée dans l’univers des hommes libres. À l’entour de la table une certaine réserve, et presque une gravité, s’imposaient. Mais à mesure qu’on s’en éloignait, l’agitation grandissait dans la foule. Aux confins, c’était la franche exubérance. À travers le bourg, sous les fenêtres fermées, les persiennes cadenassées, les baies aveugles: la liesse et le bruit. Les anciens esclaves des Plantations étaient là, y compris les femmes. Mais aussi, majestueux dans leurs haillons, traînant comme une parure de dignité leur boue et leur dénuement, et les seuls d’ailleurs à être armés de coutelas, les marrons. Dans le contexte de loques et de hardes, ils trouvaient moyen d’être à la fois les plus démunis et les plus superbes. Ils s’en venaient par petits groupes, comme autant d’îles fermes dans la mer bouillonnante. Ils ne parlaient pas, ne gesticulaient pas, et on pouvait resp irer dans leur sillage comme un relent de crainte vite balayé par l’excita-tion de la journée. Les marrons étaient partagés entre la satisfaction de celui qui voit légitimer son existence ou ratifier son passé, la curiosité d’aller-et-venir sans souci dans le dédale des ruelles qu’ils avaient naguère parcourues à la dérobée, et le vague regret des jours révolus, quand le danger de vivre les élisait au plus haut de l’ordre de la vie ; Ces sentiments mêlés les contraignaient dans leur attitude et jusque dans leur silence. Il leur en venait une apparence outrée de modestie qui les distinguait plus encore. Leur particularité (en plus du coutelas) était qu’une fois arrivés près de la table, ils annonçaient d’eux-mêmes leur nom et celui de leurs proches, au contraire de la masse qui eût été généralement bien en peine de proclamer des noms ou d’exciper d’une vie familiale. Les deux commis ne pouvaient s’y tromper ; cette marque d’indépendance leur semblait une injure: leur indignation s’en renforçait.»
La Case du commandeur
«Quelle nuit et quelle lumière se sont-elles nouées pour nous cacher le sens et nous donner l’ardeur de ce temps ?»La Case du commandeur La Case du commandeur a été publié en 1981, la même année que l’important recueil d’essais formant Le Discours antillais. Les deux ouvrages ne sont pas sans relation: le titre donné aux essais pourrait aussi bien convenir au roman. En effet, celui-ci est une lente remontée aux origines historiques et linguistiques du peuple antillais.
La trame romanesque reprend des personnages, éventuellement des épisodes empruntés à La Lézarde, à Malemort et au Quatrième Siècle. Il ne s’agit plus de suivre l’histoire des Longoué et des Béluse mais de reconstruire la généalogie de Marie Celat (dite Mycéa), la compagne de Mathieu Béluse. Remontant la «trace du temps d’avant», la narration s’arrête un moment sur les parents, Pythagore Celat marié à Cinna Chimène, puis elle progresse vers les générations antérieurs: Ozonzo Celat et Efraïse Anathème, Augustus Celat et Adeline Alphonsine, et avant eux Anatolie Celat et Liberté Longoué, fille de Melchior Longoué, qui était né à la fin du xviiie siècle. Cette remontée généalogique vise moins à démêler les liens de la parentèle (entreprise sans doute impossible puisqu’on bute sur des enfants trouvés ou même une femme sans nom) qu’à élucider l’embrouillement de la mémoire que semble faire entrevoir un mot, un nom peut-être, en tout cas un cri: Odono ! C’est lui qui résonne à l’ouverture du roman, poussé par un homme délirant («frappé d’un songe de vent») à la croisée de l’autoroute, mais aussi dispersé à travers les champs de canne pour annoncer la naissance de Marie Celat. Ce mot, qui apparaît aussi dans un conte transmis par Ozonzo, se charge de bribes de souvenirs, ceux de la traite et d’une trahison ancienne, comme dans une «histoire rapiécée» dont chaque génération produit un morceau.
La partie centrale du roman («Mitan du temps») rassemble les éléments d’une mémoire originelle, quand le chef des premiers marrons, Aa, se lie avec les derniers Indiens. Capturé après la trahison d’un des siens, Aa est torturé et mis à mort: son vrai nom est Odono, et il avait été déporté d’Afrique par la trahison de son frère, un autre Odono.
La troisième partie revient à Marie Celat, à l’époque du groupe révolutionnaire de La Lézarde. C’est le temps où la Martinique se modernise: urbanisation, transformations sociales accélérée, dépossession acceptée. Du mariage de Mycéa avec Mathieu naît une fille, Ida Béluse, élevée par sa grand-mère. Le couple se défait, Marie a deux fils d’un père qui n’est pas nommé: Patrice se tue en moto, Odono se noie. Marie Celat, qui a toujours contesté ce qu’on appelle «l’ordre», est réputée folle et internée dans un asile. Le roman est encadré par deux textes présentés comme des coupures de presse qui relatent la folie de Marie Celat et célèbrent l’institution psychiatrique antillaise.
Le motif de la folie court tout au long du roman, de génération en génération. Dans la prostration refusant la communication comme dans le délire envahissant, quelque chose se dit, qui se transmet aussi dans les contes et légendes: traces de la langue originelle (africaine) oubliée, souvenirs confus des trahisons qui ont précipité la traite, cri étouffé du marron que l’on fit taire en lui plantant un brandon dans la bouche. C’est à ce silence séculaire imposé que répond le «discours antillais» de La Case du commandeur: la voix narrative y est celle d’un «nous» mal assuré, inachevé, disséminé, opaque à lui-même, qui tente par la narration même de rassembler ses «moi disjoints»: «Nous qui ne devions peut-être jamais former, final de compte, ce corps unique par quoi nous commencerions d’entrer dans notre empan de terre ou dans la mer violette alentour (aujourd’hui défunte d’oiseaux, criblée d’une mitraille de goudron) ou dans ces prolongements qui pour nous trament l’au-loin du monde ; qui avions de si folles manières de paraître disséminés ; qui roulions nos moi l’un contre l’autre sans jamais en venir à entabler dans cette ceinture d’îles (ne disons pas dans cette-ci seulement dont la Saint-Martin avait coché le jour de découverte – en Martinique –, comme si avant ce jour n’avait flaqué à sa place de terre qu’un peu de cette mer Caraîbe dont nous ne demandons jamais le pourquoi du nom) ne disons pas même une ombre, comme d’une brousse qui aurait découpé dans l’air l’absence et la nuit qu’elle dérive – nous éprouvions pourtant que de ce nous le tas déborderait, qu’une énergie sans fond le limerait, que les moi se noueraient comme des cordes, aussi mal amarrées que les dernières cannes de fin de jour, quand le soleil tombe dans l’exténuement du corps, mais aussi raides et têtues que l’herbe-à-ver quand elle a passé par ta bouche.»
Tout-Monde
«Mathieu Béluse m’appelle «ce romancier-là»: Il faut quelqu’un pour rabouter ensemble les morceaux éparpillés de tant d’histoires […] Un poète aussi, à tout-va, un déparleur en inspiré, qui ne se croit pas mission ni vocation.»Tout-Monde La page de couverture annonce Tout-Monde comme un «roman», mais, à l’image de toute l’œu-vre de Glissant et comme son titre le suggère, c’est un texte qui échappe à tout enfermement dans un genre déterminé. Le gros volume (plus de cinq cents pages dans l’édition originale) succombe à toutes les tentations de la démesure. Genres et thèmes se déversent les uns sur les autres. «Tout est mis dans tout», comme dans un jardin créole où toutes les espèces se superposent sur quelques mètres de terre. Cette esthétique de la co-existence, de la prolifération, du rhizome (la référence à la pensée de Gilles Deleuze est parfaitement assumée) joue sur la répétition, l’accumulation, le détour de la digression, la mise en relation. «Le Tout-Monde aime à divaguer dans l’inutile et la dérade qui prolonge.»
Les personnages des romans antérieurs – Mathieu Béluse, Raphaël Targin, Marie Celat dite Mycéa, le quimboiseur Longoué, les békés Laroche et Senglis – réapparaissent dans ce nouveau roman. Le lecteur les retrouve, les accompagne à nouveau dans leur histoire, qui est parfois reprise sur de nouvelles traces et réévaluée (ou multipliée: le roman fait assister aux «quatre morts successives» de Papa Longoué). Mais le roman introduit aussi de nouveaux personnages, dont certains sont les familiers ou les amis de l’auteur, et une note en annexe donne quelques clefs d’identification. Il brasse ainsi des fragments autobiographiques, des souvenirs de voyage, des réfl exions philosophiques, des élans poétiques. Le retour sur l’œuvre et sur soi qui commande le développement de Tout-Monde s’accom-mode fort bien de la généralisation du mélange: «Vous avez tout mélangé dans votre calebasse. Le temps d’antan, le temps de la veille, le temps de demain. […] Comment voulez-vous reconnaître un rien de quelque chose ?» Un tel projet littéraire fait éclater la voix narratrice, jusqu’à l’intérieur d’une même phrase. Le lecteur doit être attentif à cette pluralité des voix qui se frayent chacune leur discours: «Nous racontons toujours les histoires à quatre ou cinq.» Celui qui écrit Tout-Monde se désigne comme chroniqueur, romancier, poète, «déparleur», mais il est aussi relayé par la voix des personnages qui s’entrecroisent avec celle(s) de l’auteur («Remarquez ainsi la multiplication à partir de Mathieu Béluse: Mathieu, le chroniqueur, le poète, le romancier, sans compter celui ou celà-ci qui écrit là en ce moment et qui ne se confond ni avec Mathieu, ce chroniqueur, ce romancier ni ce poète, ils prolifèrent, peut-on dire qu’ils sont un-seul divisé en lui-même ou plusieurs qui se rencontrent en un ?»). L’écriture de Glissant compose ainsi les voix et les langues, toutes les langues mises en relation, pour produire le grain si particulier de son style: un français «déparlé», alenti dans l’épaisseur du malheur ou bifurquant pour un détour imprévu, inventant la splendeur d’un mot neuf dans son obscure évidence.
Ormerod
«… comme une écriture cassée concassée qui d’elle-même s’emporte et se submerge – l’apocalypse qui engloutit ces terres et submerge la mer elle-même, dans une furie d’eau sans dimension ni intention, et de vent sans direction.»Ormerod Publié en 2003, Ormerod pousse au plus loin le principe d’une écriture tourbillonnante et chaotique, «criant le cri du monde», tant qu’elle épouse le souffle haletant de la parole du conteur et qu’elle se laisse cadencer, en ses divagations, par les battements d’un tambour lointain.
Impossible de proposer un résumé. Il faut se couler dans la sinuosité de longues phrases rebondissantes, se laisser porter par le déferlement d’images fortes, se perdre dans l’enche-vêtrement de récits qui glissent les uns sous les autres (les premières pages suggèrent la comparaison avec le choc des plaques géologiques). On saute d’une époque historique à une autre, tantôt à Sainte-Lucie, quand la Révolution française suscitait le contre-coup de guerres de libération, tantôt à la Grenade, pendant le coup d’État et l’invasion américaine de 1983, tantôt à la Martinique de la deuxième moitié du xxe siècle. Des personnages historiques se rencontrent avec des figures inventées, héritées parfois des romans antérieurs. L’entremêlement des fils narratifs, le chaos de la chronologie, le surgissement incessant de digressions étonnantes ressortent d’une esthétique du cyclone, dont le motif revient de manière récurrente.
Le lecteur se heurte à de multiples et fécondes opacités, comme celle de l’énigme posée par le titre, dont le texte donne une explication – c’est le nom d’une amie anglaise, critique littéraire – qui préserve en fait le mystère.
Les personnages répugnent à l’enracinement dans une imagerie haute en couleurs. Ils tiennent des Batoutos, ce peuple invisible célébré dans Sartorius parce qu’il préfère la relation ou, si l’on veut, l’intuition de la totalité vivante et de ses inépuisables saveurs. Ainsi Flore Gaillard, personnage de négresse marronne, qui irradie tout le roman. Elle a peut-être été l’héroïne de combats menés en 1793, à Sainte-Lucie, contre les Anglais. À moins qu’elle ne procède de l’imagination du romancier. Le roman ne la montre pas en guerrière épique, à la tête de son armée de brigands des bois. Elle reste contradictoire, délirante, obscure, entraînant les hommes qu’elle choisit dans la chaleur de sa «fournaise», mais surtout attendant le temps «où nous n’aurons plus besoin de dire que nous sommes des nègres nous le serons simplement et même nous pourrons choisir de ne pas l’être, ce sera notre liberté». Autour d’elle, d’autres personnages, comme le sergent Alvares, Cubain d’origine, maître d’œuvre de l’exécu-tion des colons blancs de la Guadeloupe, devenu le dévoué lieutenant de Flore et dont le romancier imagine la transfiguration, quelques années plus tard, en héros de la retraite de Russie. Son acolyte Gros-Zinc convoie la guillotine, «la Bête-à-mort», sur les sentiers escarpés des mornes de Sainte-Lucie.
Ormerod est le roman de la diversité choisie contre les tentations d’un improbable retour à la source perdue de la mémoire et d’une impossible synthèse unifiante.
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