Archéologie

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Julien Gracq / Les Eaux étroites
 

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Gracq disait de Chateaubriand qu’il avait eu «la chance suprême: les chefs-d’œuvre donnés dans la vieillesse». Ce propos revient à l’esprit quand on ouvre ce bref et imprévu chef-d’œuvre que sont Les Eaux étroites. Chateaubriand, mais aussi Nerval, et Proust qu’évoque dès la première phrase l’expression «de bonne heure»: nous sommes dans la famille des écrivains de la mémoire.
Les Eaux étroites sont le «Combray» de Gracq. Il y relate la «promenade entre toutes préférée» de son enfance, celle où l’on «va sur l’Èvre», petit affluent de la Loire tout proche de Saint-Florent-le-Vieil. La promenade offre une séquence d’images, sorte de diorama qui se déroule devant la barque: le Chemin Vert, le bateau-lavoir de la Guérinière, l’épisode dramatique de la Roche qui boit, la lande couverte d’ajoncs, et pour finir l’apparition «picturale» d’un moulin à eau. Ces images servent de support à une rêverie associative très libre, où s’intègrent des digressions. La plus ample de celles-ci nous fait revivre Les Chouans, de Balzac, dans une évocation où le texte se réfléchit comme en abyme: franchissant le seuil du jardin public de Fougères, l’écrivain «entre soudainement au cœur d’un livre»; dans une conjonction magique de l’espace et du temps, «tout recommence, tout est vrai».
Les éléments juxtaposés dans les Lettrines se soumettent ici au principe de cohésion qui fait la force du roman. Les objets qui servent d’«échangeurs» dans le film mental sont traités avec un raffinement que Gracq n’avait jamais atteint. Ce sont bien sûr des images: la légende d’un livre illustré, des motifs de la peinture chinoise, un tableau du Titien; mais aussi des vers de Nerval, ou simplement des gestes, ou une certaine qualité de lumière ou de silence. Le registre de l’écriture personnelle joue subtilement sur la proximité et la distance, par le glissement entre je et on, ou par
l’ambiguïté du présent, qui revêt d’une même couleur le passé revécu et le commentaire qui le saisit comme objet de pensée.
La reconnaissance des lieux est le moyen d’une enquête sur soi-même: en eux se sont déposées les images dont la réappropriation compose la figure du moi. Mais le fil de l’eau, la barque, le retour aux sources, les heures du jour, les âges de la vie, constituent aussi de riches lieux communs, qui s’inscrivent dans un espace dont le texte souligne la variété miniaturiste: le canton de l’Èvre est un emblème naturel aux couleurs de Gracq. Ce symbolisme ne porte aucun message. La structure initiatique, explicite dans le passage du «couloir obscur» sous la Roche qui boit, est mise en œuvre à des fins esthétiques, «dans un mouvement de pur théâtre»; et peu avant la fin du parcours le texte s’enfonce en une dernière excursion dans le Val sans retour, lieu du monde réel (près du «hameau sordide de Tréhorenteuc») mais où la vie se change en «légende anonyme et embrumée». Néanmoins ce vertige mélancolique, où la fiction et la mémoire s’effondrent sans bruit, n’est ici qu’un moment en marge d’un propos qui se ressaisit et s’achève sous le signe de l’embellie tardive, avant de prendre congé. Détaché de son auteur, le livre repose au cœur de l’œuvre comme sa réalisation la plus parfaite: son résumé, et son talisman.