Gracq a attendu soixante-six ans avant de visiter lItalie, dont il ne connaissait
que Venise, et plus de dix ans avant de réunir ses impressions dans un
livre, qui paraît en 1988: pour Rome, dit-il, «le plus tard serait
le mieux». Le ton dAutour des sept collines est dicté par
la confrontation dun pays et dune ville imaginés à travers les
tableaux et les livres avec la réalité perçue; il est marqué
aussi par un rapport dexterritorialité: nulle part en Italie le spectacle
nest biaisé par lhistoire intime. Cest un regard dégagé,
léger jusquà limpertinence, que Gracq pose sur des lieux engorgés
dadmiration et de mémoire. La tour du Palazzo Vecchio à Florence
est comparée à une cheminée de porte-avions, la colonne Trajane
à «un séquoia fourvoyé dans un square municipal»: mais cette incongruité est un produit de lhistoire, non un effet de
style.Plusieurs notes de Lettrines II étaient consacrées à lépoque où Rome demeurait une ville selon le cur de Gracq: la jalousie rétrospective envers Goethe, Chateaubriand ou Stendhal fixe le cadre dune confrontation à venir et se relie directement aux pages écrites «loin de Rome», un après le retour. La substance du livre est faite de ces plans entrecroisés. Même dans la partie centrale, «À Rome», les aspects immédiats de la ville occupent peu de place, et sont souvent laminés entre les analogies qui leur prêtent forme et les images issues du souvenir; ainsi le centre de la Rome des papes est-il comparé, par lauteur, à «un gâteau urbain compact et cuisant sous le soleil», puis rapproché des «ruelles pleines de douves et de tonneaux du Saint-Florent de [son] enfance». Par cette oscillation, le style convertit en plaisir une expérience qui fut souvent peu agréable. Gracq na vraiment aimé Rome que dans les défauts de celle-ci. Le «tohu-bohu des siècles» a fait de la ville un «bric-à-brac somptueux», dépourvu de lignes de force et confiné dans un espace exigu; même Saint-Pierre «semble venu au monde comme sil avait poussé entre deux bâtisses préexistantes». À lhorizon se projette limage purement négative dun pays sans fenêtres, «ghetto sacralisé par le glacial enregistrement muséal». Tout sépare en effet vivre de visiter. Si lItalie procure quand même des plaisirs, ceux-ci proviennent de la relation de lhomme à son milieu: ainsi de la cuisine «transparente», ou des églises qui partagent la vie familière de la rue. Autant la ville-musée est haïssable, autant est plaisante «la ville qui est le musée, mais un musée où on mange, boit, fume, rêvasse, fait la sieste, où on accoste les femmes». Limagination semploie aussi à approfondir les failles par lesquelles la ville «respire»: les friches urbaines du Capitole et du Pincio, ou la place des Chevaliers-de-Malte, chargée de secrets sibyllins. Et pour mieux bâtir cette cité «lacunaire», la mémoire recourt aux gravures romantiques, au prélude du dernier acte de La Tosca, à la vie des peintres paysagistes dans la Rome du dix-septième siècle. De cette Rome réinventée se dégagent deux leçons. La première est dordre esthétique et valorise, sans préjudice dune prédilection pour les chimériques, le réalisme en art. Après Courbet et Corot, que mentionnait Lettrines II, cest ici Caravage qui, dans une démonstration toute gastronomique, «laisse en plan une Vénus quon vient de lui apporter tout fraîchement déterrée pour croquer une bohémienne dans la rue». La seconde réside dans le processus du «bâtir-détruire», qui à chaque étape de lhistoire réorganise le paysage, quitte à traiter la ville antique comme une carrière de marbre. Or «on nhabite vraiment que la maison quon bâtit soi-même»: le parti pris de conservation est lune des faces de la perversion de notre époque, dont lautre face est lhabitat préfabriqué qui impose à lespèce humaine un site «non choisi, et non destructible». Le livre nous laisse devant des «tripailles de fer rouillé», image obscène dun passé mort mais impossible à transmuer en histoire, en nous avertissant que ce passé est notre futur. | ||||
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