«mon Saint-Brieuc natal» Saint-Brieuc est le lieu dans lequel Guilloux a inscrit lessentiel de sa création. Neuf romans sur les treize publiés ont pour cadre la ville revisitée, recréée par lauteur. Bien que jamais nommé, le Saint-Brieuc réel est aisément identifiable à travers la ville parcourue par les personnages de luvre, secouée dune trompeuse torpeur par les événements mondiaux. La topographie écartelée entre la gare et le port, la cathédrale liée au moine Brieuc et léglise Saint-Michel (Bufgorod du Sang noir), le labyrinthe des petites rues du centre, la luminosité des ciels relèvent autant de la réalité que de la fiction. Les noms donnés aux rues dissimulent à peine ceux portés par les mêmes voies dans la ville réelle.Cest sous ce ciel, dans ces rues que Guilloux a connu les expériences qui ont nourri sa création : militantisme paternel, guerre vécue à travers la présence des blessés ou des prisonniers allemands, amitié avec Palante et Grenier, combat en faveur des victimes de la crise des années 30, accueil des réfugiés espagnols, occupation allemande puis Libération. Une lecture conjointe des Carnets et du Jeu de Patience montre à quel point Guilloux a tiré parti des réalités briochines. «En vous le racontant, ces choses mapparaissent à moi-même comme des choses de roman» écrit-il dans La Confrontation, livrant ainsi une des clefs de sa création littéraire. Le romancier est un (ra)-conteur et non un illustrateur didées. On nengage pas la littérature. Raconter, cest au-delà du simple dire, regarder et questionner le monde. Pour cela, ne faut-il pas plonger au cur de lexistence, participer au mouvement du monde ? Cest ce que fit Guilloux à partir de son Saint-Brieuc quil fit passer du local à luniversel, en lui conférant une dimension métaphorique.
Médiations et techniques
Utiliser le Saint-Brieuc réel comportait le risque du régionalisme
littéraire. Louis Guilloux y échappe par lanonymat dune ville
transfigurée en «un lieu», par le symbolisme de la topographie
et de laspect général de la ville, par les procédés
narratifs. Passer du local à luniversel, même au plus fort des scènes
ancrées dans une réalité singulière, caractérise
lart de Louis Guilloux. Dans La Maison du Peuple, la mainmise capitaliste
sur la cité, qui préside lordre local, est transposable au monde
entier, et plus encore aujourdhui avec la mondialisation. Lopposition entre
la cathédrale et léglise-buf (église Saint-Michel,
dite Saint-Yves dans Le Sang noir) recouvre les abandons des idéaux
de partage et de justice qui nexistent que dans la considération de lindividu,
au profit de la dévotion au dieu argent qui impose ses valeurs. A défaut
dargent, on sinféode aux idéologies, ce qui revient au même,
à cela près que dautres «maîtres» exploitent dautres
«serviteurs»... «ce petit cachot» (Blaise pascal)
Lieu dexpériences inspiratrices, Saint-Brieuc concentre lunivers et se
transforme en cachot proprement pascalien où senclôt la condition
humaine en attendant «la levée décrou» qui nest autre
que la mort. «Cloportgorod». «Nous sommes tous prisonniers»
écrit Guilloux dans Absent de Paris. Saint-Brieuc-Paris ou ailleurs...
«Où ne sennuie-t-on pas ?». «On est bien partout pour y
être mal». De Sénèque à Schopenhauer, en passant
par Pascal, Guilloux se situe dans une longue tradition de déni philosophique
et social des valeurs de ce bas monde, dont on ne saurait excepter Montaigne qui
ne voyait dans les plus sérieuses des occupations humaines que «vacations
farcesques». De ses responsabilités politiques à Bordeaux,
ne disait-il pas que Montaigne et le maire avaient toujours fait deux personnes ? Guilloux, le militant de la cause humanitaire, et Guilloux lécrivain,
auront toujours été deux. Seule compte luvre, seule compte
la recherche. Laquelle ? Une quête de lêtre (LHerbe doubli).
«Il y a toujours en moi un grand désir que je ne puis nommer autrement
que par ces mots: le désir de Dieu» (Carnets). Mais ce désir
essentiel se traduit par un vide existentiel que nous ne comblons le plus souvent
que par le divertissement. «Hélas, nous sommes incarnés»
soupire Guilloux dont les personnages courent après les fêtes et
les plaisirs, le pouvoir et largent, les meetings et les congrès, ou les
uvres de charité... Lordre du cur
«Parlant de la Bretagne que jaime, comment ne pas parler de mon Saint-Brieuc
natal! Sil y a du hasard dans la naissance, le plus important, quoi quil en
soit, est de naître chez soi. A Saint-Brieuc, je me suis toujours trouvé
chez moi. (...) Votre propre pays vous construit, on apprend à le reconnaître
dans un échange de lâme, et lon découvre quil vous va bien
comme un autre manteau fait pour vous, vous pour lui.» (Ma Bretagne). | ||||
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