Lenfance pauvre, les échecs du militantisme paternel déçu,
la guerre et son cortège de mensonges et de douleurs: au sortir de ladolescence,
Louis Guilloux est lavé de toute illusion. Palante aura aidé à
la prise de conscience que la société, loin dêtre la réunion
des individus, nest que laddition des égoïsmes grégaires
et lorganisation de lexclusion. Le «ghetto» est le corollaire de la
société qui est elle-même lantinomie de lindividu. Toute
collectivité entraîne la dilution de lénergie individuelle
dans le magma des enthousiasmes naïfs et de la bonne conscience obtuse, ou
dans losmose cruelle de linstinct de puissance. Dans Le Jeu de Patience,
Blaise Nédélec assiste à la débandade dune imposante
manifestation en faveur de Sacco et Vanzetti : il sétait mis à
pleuvoir. Pour sa part, Meunier ne supporte plus dentendre répéter
que «le prolétariat ne tolérera pas», ce même prolétariat
qui, dans Les Batailles perdues, se presse en foule derrière ses
pancartes, ses drapeaux, ses slogans, ses chefs, et scande vers le ciel, au-dessus
du «moutonnement des têtes» le nom du leader aimé «Blum,
Blum, Blum». Puis il rentre se coucher, le prolétariat... «Le cavalier de lapocalypse» Dans le bureau du narrateur du Jeu de Patience, une grande affiche représente un général dont la monture chevauche des cadavres de femmes et denfants, sur un fond de lueurs dincendie. Limage récurrente accompagne lévocation de toutes les formes de violence : guerres, fascisme, nazisme, misère sociale, exil aussi bien que méchanceté individuelle. Elle vient aussi se superposer aux utopies et aux idéalismes trompeurs sous couvert de générosité, aux lâchetés qui conduisent à accepter linacceptable, à suivre les «chefs», à croire aux «idées» du parti de son choix, à imputer à la conjoncture du moment un état de choses auquel on ne peut rien. Pourtant sinsurge «Coco perdu» : «faut pas non plus toujours tout mettre sur le compte des circonstances. On y est bien pour quelque chose, quand même ?». LHistoire ne justifie rien de même que «le marxisme nexpliquait pas tout». En attendant, en ce XXe siècle, «la mort se débite dans le monde à la machine. On fabrique des cadavres comme on fabrique des boulons». On ? Les Carnets présentent de singulières anecdotes ou des rapprochements saisissants. Dans le premier volume, un épisode situé en 1934 met en scène une femme qui fait payer à son petit garçon sa turbulence en laffolant de peur. Le texte suivant indique sèchement: «Demain le Congrès nazi à Nuremberg». «On ne laisse pas vivre» se plaint constamment et amèrement Pablo, réfugié espagnol, dans Le Jeu de Patience. Et soi-même, se laisse-t-on vivre ? Qui, trop souvent hélas, piétine au mieux sa vie privée, sinon chacun chevauchant la monture de ses égoïsmes, de ses lâchetés, de ses illusions. Tous, cavaliers ? «Ma loi sera: la vérité.» (L. Guilloux) | ||||
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