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Louis Guilloux / Le recours
 

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Culture

«Il n’y avait donc rien à faire!» se récrie le narrateur du Jeu de Patience, «il en serait donc toujours ainsi et nos espoirs étaient vains ?». Les malheurs du monde et de l’homme tiennent au libre choix de ce dernier entre le Bien et le Mal, choix faussé par la nature viciée de l’homme. C’est de l’excès même de la déraison et de la cruauté que Guilloux entend tirer un infime espoir, en leur opposant l’ordre de l’esprit et de la charité.
«Les hommes n’étaient ni bons, ni raisonnables, ni paisibles. Ils ne savaient pas ce qu’ils étaient, encore moins ce qu’ils faisaient», constate Guilloux. Comment le sauraient-ils, eux qui pour échapper au vertige existentiel se livrent au divertissement perpétuel sous toutes les formes possibles ? Il faudrait s’arrêter, arrêter l’incessante course après les vanités de l’argent et de la puissance, cesser de s’agiter en groupe, considérer l’état du monde et le nôtre. «On n’a plus le temps de la simple lecture»: faux prétexte des hommes qui vont «aux manifestations sportives» ou «à la réunion du parti». Seuls le silence et le retrait, qui permettent d’être et qu’exige la lecture aideraient à un salut possible. Il faudrait vivre comme en une «Abbaye», mener avec «ordre», grâce au «travail quotidien», une «vie modeste» (L’Herbe d’oubli). Tel est le chemin de la culture authentique qui conduit aux autres.
A-t-on mesuré l’importance de la lecture dans l’œuvre de Guilloux ? Bien des personnages sont d’abord des conseillers en livres, avant d’être des militants. Catholiques ou communistes, pauvres ou aristocrates, adhérents ou simples particuliers, ils savent que la culture est «l’amour de la vérité, et l’incapacité de haïr».

«une morale fondée sur la pitié» (Les Batailles perdues)

Au plus noir de l’époque, quand la violence et la haine répandent l’horreur, la tentation est grande d’y céder. Mais luttera-t-on valablement contre le Mal, par le Mal ? S’il faut recourir à la force, qu’au moins l’on se souvienne que «l’ennemi est aussi un homme, c’est la plus triste des choses». Dans Le Jeu de Patience, si Meunier et Ernst Kende envisagent de «tuer», aussitôt ils se reprennent: «nous n’étions pas des tueurs. C’était là notre noblesse, mais notre infériorité, provisoirement». A un militant enthousiaste qui veut aller «tirer la barbe» à un exploiteur, Blaise Nédélec répond: «nous ne tirerons la barbe à personne. Nous ne sommes pas des fascistes». C’est qu’il ne faut pas «aimer contre» répétait Guilloux citant Péguy, et demeurant fidèle à Jules Vallès dont la lecture fut capitale au cours de son adolescence. Vallès refuse les «mots d’ordre» et «ignore la haine». C’est contre le Mal et non contre les hommes «qu’il faut se battre joyeusement». Utopie ? Peut-être. Mais quand on voit ce que les réalistes ont fait du XXe siècle.
«Que faisons-nous de nos jours dont chacun est irremplaçable? (...) Quel ciel bas les hommes se sont fait! C’est honteux. On passe sa vie entre la haine et la peur.» «Il fallait retrouver la simplicité, raccorder l’homme au monde, mettre bas les armes, non seulement ces armes grossières dont on use dans les combats sanglants, mais aussi les autres, ces armes invisibles dont au-dedans d’eux-mêmes les hommes étaient tout hérissés.» S’il est utopique d’espérer une «issue» aux malheurs de ce monde, peut-être pourrions-nous tenter une «conversion à l’humain» (J. Guéhenno), un retour à «une forme quelconque du vieil amour chrétien» (Batailles perdues), à l’idéal apporté jadis par le moine Brieuc...

Lucidité

«Mais qui se souvient encore des moines ?», se plaint Louis Guilloux dans L’Herbe d’oubli. Les Batailles perdues mettent en garde le lecteur : «Souviens-toi qu’un politique est toujours un mauvais philosophe et réciproquement, que les hommes ont des idées confuses, les citoyens des opinions arrêtées, les chefs de parti des buts courts, que les républicains défendent leurs principes bien plus qu’ils ne les appliquent, et que nos catholiques hélas sont bien fatigués!». D’oublier d’être lucides, les hommes perdent leurs plus généreuses batailles autant que pour avoir cru aux «édens sociologiques» et aux «paradis humanitaires» dont se moque Cripure. Puisque «faire souffrir, voir souffrir : c’est la grande passion des hommes - la mienne aussi peut être hélas» avoue le narrateur du Jeu de Patience- donc Louis Guilloux -, puisqu’«hélas, nous sommes incarnés», il est inepte, voire criminel, d’espérer en un ici-bas de félicité et de justice. Mieux vaut comme l’héroïne d’Anouilh, Antigone, «tordre le cou» aux fallacieux espoirs des généreux naïfs ou aux promesses flatteuses des «fonctionnaires de l’idéal» que sont les politiques (Les Batailles perdues). La condition humaine est celle de Sisyphe : tout est, chaque jour, à recommencer, et d’abord la lutte contre soi-même. Il n’est pas jusqu’aux prétendues avancées dont il ne faille se méfier. «Grands dieux! Nous avons enfin des lois sociales, en un mot il est désormais mieux possible de contrôler les pauvres gens!», s’insurge Guilloux qui aurait pu écrire aussi bien que son ami Camus: «Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou».