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Histoire et historiens en France depuis 1945
 

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La multiplication des controverses et polémiques autour de grandes figures de la Résistance dans les années 1980-1990 constitue un autre banc d’épreuve des rapports entre mémoire et histoire. En 1997, par exemple, Lucie et Raymond Aubrac, deux grandes figures de la Résistance, souhaitent répondre, face à des historiens et à d’autres résistants, à de graves accusations mettant en cause leur responsabilité dans l’arrestation de Jean Moulin. La confrontation, organisée par un grand journal quotidien, tourne au procès des deux résistants. Certains historiens dénoncent alors la confusion des genres entre historiens et accusateurs41. À l’inverse d’autres historiens pensent que cette confrontation «était conforme à la pratique fréquente et féconde des dialogues scientifiques»42.

En France, l’histoire est aussi «déstabilisée» par d’autres «passés qui ne passent pas». Il s’agit surtout des «batailles de mémoire» relatives au passé colonial de la France et en premier lieu à la guerre d’Algérie43. La question de la torture pendant cette guerre est ainsi devenue un enjeu mémoriel et historique du retour de ce passé surinvesti par des mémoires concurrentes, difficile à historiser44. La présence d’une importante communauté d’origine algérienne en France explique aussi qu’assumer le «passé algérien» ne soit pas seulement une question de recherche historique mais aussi une question politique. Dans la même perspective, à propos de l’immigration, Gérard Noiriel45 signale l’écart entre les acquis des travaux historiques et l’intégration encore très limitée de ces acquis dans l’enseignement.

Les pressions des mémoires de groupe exercées à l’encontre de l’histoire ont incité de nombreux historiens à réaffirmer les spécificités de la démarche historique par rapport aux «revendications mémorielles». C’est ainsi que pour Henry Rousso46 le «devoir de mémoire» est devenu un «rituel infantile» qui dénonce les «historiens officiels» alors que la complicité de Vichy dans la «solution finale» est désormais reconnue, historisée, commémorée et enseignée en France. Nora, Rousso, Bédarida et Joutard, après avoir reconnu le rôle d’incitation à l’histoire de la mémoire, tiennent cependant à rappeler la fonction critique de l’histoire face à la dérive inquisitoriale ou ritualisante de la mémoire (Texte 20. Philippe Joutard). Paul Ricœur, lui, est moins sévère pour la mémoire: si l’histoire opère bien une «irruption critique» dans «le champ de complaisance à elle-même de la mémoire», la mémoire permet cependant à l’historien de dépasser une vision purement rétrospective du passé et de retrouver le passé comme un présent qui a été, ce qui participe de la «défatalisation» de l’histoire47.

Mais plus profondément, la confrontation des historiens aux diverses revendications de mémoire repose la question de leur responsabilité sociale. Les historiens sont de plus en plus sollicités par les demandes sociales diverses d’expertise historique, y compris pour témoigner à la barre des tribunaux. En 1998 le procès de Maurice Papon, ancien secrétaire général de préfecture régionale sous Vichy accusé de complicité de crimes contre l’humanité, met en relief les divergences entre les historiens sollicités pour témoigner au procès. Pour Henry Rousso, qui refuse cette «judiciarisation du passé», il y a confusion entre trois registres qu’il faut maintenir séparés: celui de la justice, celui de la mémoire nationale et celui de l’histoire. La visée de vérité de l’histoire ne peut pas, selon lui, être subordonnée aux logiques judiciaire ou mémorielle. Plus largement, le pilotage de la production historienne par des besoins déterminés en dehors des logiques scientifiques de recherche, par les demandes sociales d’histoire (dont font partie les demandes mémorielles), traduit aussi la place croissante qu’ont prise les historiens dans les médias à partir des années 1970 (Rieffel, 1995)48. Le bilan de l’activité des historiens pendant le bicentenaire de la Révolution française, dressé par l’historien américain Steven L. Kaplan49, met ainsi en évidence les retombées des débats historiens dans les médias, et l’opinion et la tentation de recourir à des formules simplistes pour s’adresser au grand public, inacceptables selon les critères scientifiques ordinairement admis: «La distinction entre histoire et politique se trouva pratiquement abolie», écrit Steven L. Kaplan. Concernant les historiens et les commémorations – qui se multiplient pendant la période –, la frontière entre activité de commémoration et activité scientifique devient ainsi incertaine. Même si cela ne concerne qu’une fraction des historiens, Christophe Charle50 se demande si on peut parler à ce propos d’une «nouvelle fonction sociale» de l’histoire qui tendrait à remettre en cause l’autonomie de l’histoire comme discipline scientifique.

Les évolutions internes du métier et de ses conditions d’exercice alimentent aussi les discours sur la «crise de l’histoire». En 1986, Daniel Roche attire l’attention, dans un contexte de croissance très rapide des effectifs étudiants, sur le blocage des carrières, la médiocrité des conditions matérielles dans les universités, la lourdeur pour les universitaires des tâches d’administration et la spécialisation croissante qui renforce le sentiment d’éclatement de la communauté historienne. Il dénonce aussi la légitimation croissante des travaux historiques par les médias. Christophe Charle (voir note 50), Jean Boutier et Dominique Julia51, Antoine Prost52, Gérard Noiriel53, dans leurs analyses des mutations du métier d’historien, confirment dans l’ensemble ces constats. Noiriel (voir note 53), par exemple, insiste aussi sur la «crise de succession» avec l’arrivée d’une nouvelle génération d’historiens sans véritables projets collectifs. Il voit dans ce malaise générationnel une des explications du sentiment de «crise» diffus chez nombre d’historiens (Texte 21. Gérard Noiriel). Les évolutions de l’édition historique vont dans le même sens: après les «quinze glorieuses» (1975-1990) de l’édition historique, les ventes diminuent, les travaux scientifiques de recherche (les thèses particulièrement) trouvent difficilement un éditeur, et ce sont les livres de vulgarisation et les manuels qui sont retenus en priorité par les éditeurs (Rieffel, 1995)54.

Les polémiques mémorielles, la pression des demandes sociales d’histoire et les évolutions du métier sont certes des facteurs de fragmentation de la communauté des historiens (surtout contemporanéistes) français et nourrissent sans aucun doute la thématique de la «crise de l’histoire»; mais on assiste pourtant, pendant ces années, à la recomposition d’un consensus minimal de la corporation autour de la réaffirmation du projet d’objectivité de l’histoire.


6– Un consensus épistémologique minimal sur la visée de vérité de l’histoire

Une majorité des historiens français qui interviennent sur les questions épistémologiques se mobilisent dans les années 1990 contre certaines thèses du linguistic turn qui défendent un point de vue relativiste sur la connaissance historique, c’est-à-dire un point de vue qui récuse toute prétention à l’objectivité et à la vérité pour les propositions historiques. Ils critiquent en particulier les positions d’Hayden White qui assimilent histoire et fiction. Roger Chartier, par exemple, défend – en s’appuyant sur Michel de Certeau – que l’histoire est bien un discours, mais un discours qui produit un «corps d’énoncés prétendant à un statut de vérité, donc scientifique»55. Cette position anti-linguistic turn majoritaire délaisse dans l’ensemble les pistes de réflexion sur les procédures d’écriture, la «poétique» de l’histoire et les «usages cognitifs du récit»56. Les travaux de Ricœur constituent sur ces questions la ressource d’argumentation la plus sollicitée par les historiens57. Cette appropriation a permis d’intégrer à la réflexion des historiens le thème du récit sans adopter les positions relativistes qui lui sont souvent associées. Tout en s’écartant de l’idée d’une coïncidence entre le réel et sa connaissance, les historiens, en reprenant les positions de Ricœur sur le «réalisme critique» de la connaissance historique, peuvent continuer à défendre la capacité de l’histoire à rendre compte de manière scientifique d’une réalité extérieure au discours (Texte 22. Roger Chartier).

Les travaux du sociologue Jean-Claude Passeron sont une autre référence théorique pour de nombreux historiens de la période. Dans Le Raisonnement sociologique. L’espace non poppérien du raisonnement naturel (1991), Passeron défend pour les sciences sociales un type de scientificité différent de celui des sciences de la nature. La mise à l’épreuve empirique dans les sciences sociales, où l’expérimentation est impossible, s’opère par exemplification, et les concepts en sciences sociales sont toujours historiquement contextualisés. Les historiens peuvent trouver dans ces propositions des arguments pour défendre l’autonomie épistémologique de l’histoire.

Les exemples de ces appropriations historiennes de propositions venant de la philosophie et de la sociologie signalent peut-être une évolution – encore à confirmer – de l’attitude des historiens vis-à-vis de la philosophie et de la réflexion épistémologique, qui a longtemps été marquée par la méfiance et le rejet du «théoricisme»58.

Il y a à la fin des années 1990 un consensus minimal – qui doit beaucoup au combat historien contre les falsifications négationnistes – sur les postulats de base de la connaissance historique chez une majorité des historiens français autour de la nécessaire visée de vérité de l’histoire. Comme l’écrit Antoine Prost (Douze Leçons sur l’histoire, 1996): «Le consensus effectif de la corporation [s’établit] à mi-chemin entre la certitude scientiste du début du siècle et le relativisme qu’il est de bon ton d’affecter aujourd’hui. L’histoire dit vrai, mais ses vérités ne sont pas absolues.» Le nouvel intérêt pour la notion de preuve et la caractérisation du travail de l’historien comme travail d’argumentation traduisent la volonté de nombreux historiens d’expliciter les critères qui permettent de tenir l’histoire pour une connaissance vraie (Prost, Le Débat, n°92, 1996; Chartier, Le Débat, n°103, 1999). Ce nouveau consensus épistémologique est nécessaire pour assurer le statut scientifique de la connaissance historique, mais il n’implique pas le retour à la domination d’un modèle historiographique: les historiens assument pleinement désormais le pluralisme interprétatif de règle dans les autres sciences sociales.

Le moment des années 1980-1990 a d’abord consacré la fin de la domination – même relative – d’un modèle historiographique, celui des Annales, qui avait su se traduire en plusieurs paradigmes successifs. Mais des recompositions historiographiques qui pour beaucoup s’efforcent d’intégrer les apports liés au renouvellement des sciences sociales sont encore en cours de développement. Le pluralisme des pratiques historiennes ne doit pas masquer que l’appartenance de l’histoire aux sciences sociales reste un enjeu et un critère de démarcation majeurs. La double question des acteurs sociaux et des rapports entre pratiques et représentations résume commodément les enjeux de ces recompositions; il s’agit de sortir d’un modèle historiographique dont la dominante objectiviste s’était incontestablement durcie, même s’il avait été sans cesse réaménagé par les historiens depuis le tournant du siècle. Ce moment – dans lequel nous sommes toujours – est aussi – et peut-être surtout – un moment réflexif pour l’histoire en France: «Les historiens commencent à s’interroger sérieusement sur les concepts qu’ils utilisent. Ils se penchent sur l’histoire même de leur discipline dans ses multiples variations» (EspacesTemps, 1995).

 

41– Antoine Prost, «Les historiens et les Aubrac: une question de trop», Le Monde, 12 juillet 1997.

42– Jean-Noël Jeanneney, Le Passé dans le prétoire. L’historien, le juge et le journaliste, Paris, Éd. du Seuil, 1998.

43– Benjamin Stora, La Gangrène et l’Oubli, Paris, La Découverte, 1991.

44– Raphaelle Branche, La Torture et l’Armée, Paris, Fayard, 2001.

45– Gérard Noiriel, Qu’est-ce que l’histoire contemporaine?, Paris, Hachette,coll. «Supérieur», 1998.

46– Henry Rousso,La Hantise du passé, Paris, Textuel, 1998.

47– Paul Ricœur,La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Éd. du Seuil, 2000.

48– Rémy RieVel,«Les historiens, l’édition, les médias», in François Bédarida (dir.), L’Histoire et le métier d’historien en France 1945-1995, Paris, Éd. de la MSH, 1995.

49– Steven L. Kaplan, Adieu 89, Paris, Fayard, 1993.

50– Christophe Charle, «Être historien en France: une nouvelle profession?», in François Bédarida (dir.), L’Histoire et le métier d’historien en France 1945-1995, Paris, Éd. de la MSH, 1995.

51– Jean Boutier et Dominique Julia (dir.), «Passés recomposés. Champs et chantiers de l’histoire», Autrement, n°150-151, janvier 1995.

52– Antoine Prost, Douze Leçons sur l’histoire, Paris, Éd. du Seuil, 1996; rééd., coll. «Points Histoire», 2001.

53– Gérard Noiriel, Sur la «crise» de l’histoire, Paris, Belin, 1996.

54– Rémy RieVel, «Les historiens, l’édition, les médias», in François Bédarida (dir.), L’Histoire et le métier d’historien en France 1945-1995, Paris, Éd. de la MSH, 1995.

55– Roger Chartier, Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, 1998.

56– Philippe Carrard, Poétique de la nouvelle histoire. Le discours historique en France de Braudel à Chartier, Lausanne, Payot, 1998.
   – Jacques Revel, «Au pied de la falaise: retour aux pratiques», Le Débat, n°103, janvier-février 1999.
   – Jacques Guilhaumou, «De l’histoire des concepts à l’histoire linguistique des usages conceptuels», Genèses, n°38, 2000.

57– François Dosse, L’Empire du sens. L’histoire et le métier d’historien en France 1945-1995, Paris, La Découverte, 1995..

58– Gérard Noiriel, Sur la «crise» de l’histoire, Paris, Belin, 1996..