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Histoire et historiens en France depuis 1945
 

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2–Le moment triomphal grâce à l’étude des mentalités

C’est dans ce contexte que la discipline historique s’empare de la notion de mentalité en se déplaçant vers l’exploration de la psyché humaine saisie à travers l’étude de l’évolution des comportements, des sensibilités, des représentations, à la faveur de la vogue spectaculaire que connaît la notion de mentalité. Cet élargissement épistémologique est encore à mettre à l’actif de l’école des Annales, qui a incontestablement joué dans ce domaine un rôle dynamisant.

La notion de mentalité devient le levier qui permet à l’école des Annales de connaître sa phase la plus triomphante et son rayonnement national et international le plus spectaculaire. Elle se définit autour de trois niveaux d’opposition. Elle se situe sur le versant de l’impersonnel, de l’automatique, davantage que du côté des phénomènes conscients, intentionnels, régulant les pratiques sociales à partir d’un niveau inconscient. En deuxième lieu, elle relève davantage du niveau psychologique que du plan intellectuel dans sa manière de rompre avec l’histoire traditionnelle des idées. En troisième lieu, elle privilégie les phénomènes collectifs par rapport aux situations individuelles, tout en souhaitant se trouver à l’articulation de ces deux dimensions.

Ces caractéristiques propres à l’émergence et au succès de cette notion de mentalité conduisent les historiens des Annales à simplement transposer ces études du mental dans les catégories d’analyse déjà en usage dans une histoire économique et sociale qui a fait ses preuves, s’emparant de l’idée de séries, de phénomènes répétés, comptabilisables, de séries quantitatives. Les historiens entreprennent l’histoire de ce qui semble n’en pas avoir, c’est-à-dire la somme des habitudes du quotidien, les comportements et non plus les décisions d’une action réfléchie, l’histoire de ce qui se répète, des permanences et non plus des ruptures, les expressions involontaires de l’agir humain et non plus les décisions conscientes, l’étude des sans-grade et non plus celle des décideurs. En somme, tout ce qui peut être restitué quant au rapport passé à la mort, au sexe, au corps, à l’hygiène, à l’alimentation, aux rapports de parenté, grâce à l’établissement des moyennes, devient le chantier fécond de ce moment.

Un franc-tireur, Philippe Ariès, a été un véritable précurseur en France dans l’exploration de ces mentalités. Il publie dès 1948 son Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis le XVIIIe siècle; précédant ainsi la vogue démographique, il reste pourtant totalement ignoré par les Annales jusqu’à une période tardive, puisqu’il faut attendre 1978 pour qu’il soit élu à l’EHESS. Dans son étude sur L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, publiée en 1960, il développe une intuition particulièrement féconde selon laquelle la contraception a suscité une véritable révolution mentale dans le sens d’un désir de maîtrise de la vie. Philippe Ariès attribue le passage d’un modèle à un autre, non pas à une mutation globale de la société, mais à un phénomène psychologique qui a bouleversé le comportement de l’homme occidental à partir du XVIIIe siècle. Nous trouvons en creux de cette explication l’idée d’un inconscient collectif comme agent actif déterminant les variations des mentalités selon les époques dans le schéma de Philippe Ariès (Texte 5. Philippe Ariès).

L’histoire des mentalités connaît un tel succès qu’un certain nombre d’interventions des historiens des Annales tentent à plusieurs reprises d’en établir les frontières et d’en définir le contenu. Le premier de ces textes que l’on peut caractériser comme autant de programmes de recherches ou de manifestes est de Georges Duby. Il y définit la place de l’histoire des mentalités dès 1961 dans l’ouvrage dirigé par Charles Samaran sur L’Histoire et ses méthodes, paru chez Gallimard dans la collection «Encyclopédie de la Pléiade», à un moment où ce domaine n’est encore qu’émergent. Il inscrit sa démarche dans la continuité de celle de Lucien Febvre lorsque celui-ci définissait en 1938 les rapports entre «la psychologie et l’histoire» dans L’Encyclopédie française. Duby envisage la fécondité possible des relations entre la psychologie sociale des années 1960 telle qu’elle lui apparaît dans ses études expérimentales des relations qu’entretient l’individu avec son groupe d’appartenance et le souci de l’historien de corréler le collectif au personnel. En outre, le niveau du mental a, pour Duby, sa propre temporalité, qu’il subdivise selon la grille braudélienne en trois rythmes: celui, rapide, des émotions d’un moment, d’une conjoncture, de la rumeur à la petite phrase dans ses échos momentanés; puis l’évolution des comportements et croyances partagés par un groupe social déterminé; enfin, sur une plus longue durée, les cadres mentaux plus résistants aux changements, l’héritage culturel, le système de croyance ou le modèle de comportement qui perdure par-delà l’événementiel.

Le regard que porte l’historien Georges Duby sur la famille, l’amour, le mariage revient à replacer les comportements, les sensibilités de l’époque médiévale dans les enjeux contradictoires qu’ils représentent pour les catégories sociales dominantes. La prospection la plus avancée de Duby dans le champ des mentalités, et qui peut être lue comme l’illustration la plus réussie, est Les Trois Ordres ou l’Imaginaire du féodalisme. Duby reprend le schéma trifonctionnel de Georges Dumézil (souveraineté, guerre, fécondité), mais il renverse sa proposition selon laquelle ce schème serait une structure mentale propre aux Indo-Européens. Au commencement était le mythe pour Dumézil, alors que Duby considère que la structure propose et l’histoire dispose. Il déplace le regard vers l’émergence du mythe dans le tissu historique, sa plus ou moins grande prégnance, et sa signifiance dans les pratiques sociales où il est utilisé. Or, la société qu’il étudie est traversée par des zones conflictuelles qui se déplacent et engendrent des représentations du monde dont la forme ou la nature s’adaptent à la nécessité de juguler les conflits. La révolution féodale a besoin d’un système de légitimation, d’un modèle, lui aussi parfait, de représentation de la distribution du travail social, de la soumission acceptée du plus grand nombre. En l’absence de pouvoir politique, ce sont donc les clercs qui tentent de restaurer l’équilibre social, et la figure ternaire se présente comme le répondant terrestre des distinctions célestes (Texte 6. Georges Duby).

Le deuxième texte-manifeste définissant l’histoire des mentalités est celui d’un défricheur dans ce domaine, proche de Lucien Febvre, Robert Mandrou, qui est chargé de rédiger l’article «Mentalité» pour l’Encyclopædia universalis en 1968, soit au moment même où cette forme d’histoire connaît un regain d’intérêt dans toute la profession. Il dessine à l’historien le programme de recherche des moments de structuration et de destructuration de ces mentalités qui définissent l’articulation de conjonctures mentales des simples climats d’une époque avec des structures de plus longue durée (Texte 7. Robert Mandrou).

Mandrou publie en 1968 sa thèse consacrée au changement radical d’attitude des magistrats face au phénomène de la sorcellerie au cours du XVIIe siècle. Il s’attache à cette lente destructuration de la poursuite judiciaire des manifestations de sorcellerie qui se déroule sur près d’un siècle. Alors que les magistrats prononcent sans états d’âme leurs condamnations au début du siècle, pourchassant les suppôts de Satan, à la fin du siècle, les parlements ont tous renoncé à ce genre d’accusation. À travers cette mutation, Mandrou détecte la dislocation d’une structure mentale en situant le vecteur du changement à l’intérieur d’une culture d’élite, celle des magistrats, qui s’identifie au progrès de la Raison.

C’est sur cette dichotomie entre une culture supposée populaire et une culture supposée savante que Michel de Certeau exprime des réticences très novatrices, car annonciatrices des futures remises en cause de la notion même de mentalité. Tout en saluant l’importance de l’ouvrage de Mandrou, il le met en garde sur le fait que le silence des archives n’est pas un argument pour l’historien et que ce dernier, prisonnier des seules archives consultables, celles des savoirs constitués, ne peut en tirer des déductions trop hatives (Texte 8. Michel de Certeau).

C’est ensuite à Jacques Le Goff que revient le soin de définir ce qu’il entend par l’histoire des mentalités au plus fort du succès de cette forme d’histoire; ce sera dans le cadre de la trilogie Faire de l’histoire en 1974. Définie comme une histoire ambiguë, son caractère imprécis en fait tout son attrait, car il permet ainsi à l’historien de se rapprocher de l’ethnologie, de la sociologie et de la psychologie sociale, autant de relations qui ont, en ces temps où la discipline historique est nourrie de visées hégémoniques, un intérêt hautement stratégique. Le caractère attrape-tout de cette notion floue de mental permet de labourer sur les terres des autres sciences sociales. Outre cet intérêt, l’histoire des mentalités, d’après Le Goff, offre l’avantage de sortir d’un économicisme étroit selon lequel l’homme ne se nourrit que de pain. Elle constitue un ailleurs indispensable à la réalisation du projet prométhéen de résurrection du passé tel que l’avait défini Michelet au XIXe siècle (Texte 9. Jacques Le Goff).

De son côté, Michel Vovelle entend participer à la vogue pour les mentalités tout en distinguant la notion de mentalité de celle d’idéologie (Texte 10. Michel Vovelle). Avec ce succès de l’histoire des mentalités dans les années 1970, certains historiens ont cru atteindre enfin la visée d’une histoire totale, «de la cave au grenier», constituée par la juxtaposition des strates d’analyses démographique, économique, psychologique, ethnologique… Derrière cette notion de totalité enfin atteinte, c’est la discipline historique qui affirmait sa vocation hégémonique vis-à-vis des autres sciences sociales en proclamant haut et fort que tout relève de l’histoire. Pour d’autres, comme Pierre Vilar, il s’agit plutôt d’ajouter une pièce supplémentaire à l’édification d’une histoire marxiste (Texte 11. Pierre Vilar).