Revues

 Retour à la liste
des thèmes

Histoire et historiens en France depuis 1945
 

 précédent  |  suivant 

 

3–L’anthropologie historique

Un nouveau genre connaît un vif succès dans les années 1970, un genre hybride, issu de la vogue structuraliste et du second souffle que lui procure l’histoire: l’anthropologie historique. Ce terrain d’investigation ouvre à l’historien de nouveaux horizons, ceux de l’étude des sensibilités, de la culture matérielle à partir d’une altérité découverte dans le temps. C’est la figure de l’autre qui s’impose à l’historien qui chausse les bottes de l’ethnologue. Cette quête donne naissance à un renouvellement de l’étude de la Grèce antique avec les travaux d’anthropologie historique de Jean-Pierre Vernant, de Pierre Vidal-Naquet, de Marcel Detienne et de bien d’autres, qui ont mis en cause la grille de lecture héritée du XIXe siècle et utilisée encore sans discernement pour lire les mentalités de l’Antiquité. Engagé dans cette perspective de restitution de la vision du monde spécifique à la civilisation grecque, Jean-Pierre Vernant découvre la relativité du mode de problématisation que l’on a l’habitude de projeter en partant d’une réalité contemporaine. On transpose trop souvent dans le passé un outillage mental anachronique.

Parti en quête de la notion de travail, Vernant trouve surtout l’omniprésence du phénomène religieux. Helléniste, il devient l’élève et le disciple de Louis Gernet, qui avait écrit une anthropologie du monde grec et dont l’aspect globalisant de la démarche, dans la lignée de Marcel Mauss et de son «fait social total», représente l’ambition théorique toujours présente dans les travaux de Vernant. Il englobe tous les aspects de la vie des Grecs pour les penser ensemble, n’envisageant pas son domaine de recherche de prédilection, la religion, comme une entité séparée, tout au contraire. Vernant fait école, comme l’atteste la parution en 1979 de La Cuisine du sacrifice en pays grec, sous sa direction et celle de Marcel Detienne. L’EHESS, laboratoire des Annales grâce à son centre de recherche historique, reète bien cette évolution vers l’anthropologie historique. En général l’histoire économique et sociale cède sa place à une histoire des phénomènes culturels. Celle-ci progresse de manière spectaculaire dans la dernière période.

Lorsque Le Roy Ladurie écrit Montaillou, il relate la vie quotidienne du berger moyen du XIVe siècle dans un village isolé de la haute Ariège et tente de ressusciter ce grand absent, ce grand muet de l’histoire qu’est l’homme ordinaire. Il entend resituer les pratiques courantes dans l’univers de représentation de leur époque. Des ruptures discursives sont perceptibles suivant les périodes: la maladie était, au moment de Molière, représentée comme un corps mauvais infiltré dans un corps sain. Le but de la médecine était donc d’extirper le mal par des saignées. Les repas étaient alors l’occasion de faire contrepoids au risque de maladies en absorbant de bons aliments en quantité, en avalant le plus possible. La culture matérielle permet une ouverture nouvelle du champ historique, à condition d’en historiciser les découvertes (Texte 12. Emmanuel Le Roy Ladurie).

Le niveau des représentations culturelles n’en reste pas moins simplement démarqué des divisions sociales, reétant les divisions propres entre groupes sociaux. Le domaine culturel, créateur du social, devient enjeu des conflits, lieu des contradictions, noyau d’intelligibilité d’une société. La nouvelle dialectique préconisée oppose le temps et la culture du peuple, immuable, incapable de se détacher de ses habitudes, temps répétitif, ethnographique, au temps et à la culture des élites, créatrice, dynamique, source de la novation, donc de l’histoire. La capacité de changement ne se trouve plus dans le social mais dans le culturel; c’est là que l’histoire peut renaître et dépasser le descriptif ethnographique d’une répétition du même. Selon Le Roy Ladurie, le changement est essentiellement dans le monde culturel. Un beau jour, c’est la culture qui fait tout basculer. Le clivage culture savante/culture populaire est donc devenu le lieu de restitution des sociétés du passé.

Le Roy Ladurie oppose dans sa thèse sur les paysans du Languedoc le monde urbain, où l’alphabétisation progresse, où l’on renonce à la violence, où la religion cesse d’être au premier plan, aux masses campagnardes, à la culture orale marquée par la violence primitive ou par un fanatisme de religion, à symptômes névrotiques. Il y aurait donc une culture intemporelle, proche de la nature, de la bestialité, et, à ses côtés, une culture savante. C’est le culturel qui crée le social, le mouvement se trouve du côté de l’élite, l’inertie du côté populaire. La coupure semble indépassable entre ces deux mondes, ces deux cultures étrangères l’une à l’autre malgré leur proximité dans le temps et l’espace. Derrière un même clivage, on saisit deux sensibilités: l’une s’appuie sur la culture des élites, porteuse de progrès, c’est la lecture qu’en fait Emmanuel Le Roy Ladurie; l’autre se penche amèrement sur les décombres d’une culture populaire perdue, c’est le regard nostalgique de Philippe Ariès.

Cette coupure s’adapte pourtant mal à la réalité historique, car ce qu’on exhume comme éléments d’une culture populaire a en fait le plus souvent son origine dans la culture savante. L’adéquation établie entre une certaine culture et le peuple reste factice, car cette culture est en général proposée ou imposée par les classes dominantes dans des formes dégradées, spécifiques, destinées au peuple, mais qui ne prennent pas racine dans les couches populaires. Cette césure est d’autant plus simplificatrice que les notions de «peuple» ou d’«élite» recouvrent des catégories beaucoup plus complexes. Les réticences dans l’utilisation de ce schéma sont pourtant nombreuses. Dans un texte collectif, Michel de Certeau, Jacques Revel et Dominique Julia expriment leurs réserves (Texte 13. Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel).

Plus tard, en 1977, Philippe Joutard montre que la légende des camisards, si elle s’appuie sur une tradition orale, n’en a pas moins été créée, diffusée par des conteurs, des professionnels, et s’est alimentée de sources écrites. L’analyse sociale doit être particulièrement affinée, car c’est le plus souvent dans les failles des structures sociales que joue avec le plus d’efficacité l’intermédiaire culturel. Il y a des lieux spécialisés dans la diffusion culturelle, officiels comme l’Église ou l’école, officieux comme l’ancien cabaret que l’Église a tant combattu, car il était le lieu d’une autre culture non contrôlée.