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3Lanthropologie historique
Un nouveau genre connaît un vif succès dans
les années 1970, un genre hybride, issu de la vogue structuraliste
et du second souffle que lui procure lhistoire: lanthropologie
historique. Ce terrain dinvestigation ouvre à lhistorien
de nouveaux horizons, ceux de létude des sensibilités,
de la culture matérielle à partir dune altérité
découverte dans le temps. Cest la figure de lautre
qui simpose à lhistorien qui chausse les bottes de
lethnologue. Cette quête donne naissance à un renouvellement
de létude de la Grèce antique avec les travaux danthropologie
historique de Jean-Pierre Vernant, de Pierre Vidal-Naquet, de Marcel Detienne
et de bien dautres, qui ont mis en cause la grille de lecture héritée
du XIXe siècle et utilisée encore sans discernement
pour lire les mentalités de lAntiquité. Engagé
dans cette perspective de restitution de la vision du monde spécifique
à la civilisation grecque, Jean-Pierre Vernant découvre
la relativité du mode de problématisation que lon
a lhabitude de projeter en partant dune réalité
contemporaine. On transpose trop souvent dans le passé un outillage
mental anachronique.
Parti en quête de la notion de travail, Vernant
trouve surtout lomniprésence du phénomène religieux.
Helléniste, il devient lélève et le disciple
de Louis Gernet, qui avait écrit une anthropologie du monde grec
et dont laspect globalisant de la démarche, dans la lignée
de Marcel Mauss et de son «fait social total», représente
lambition théorique toujours présente dans les travaux
de Vernant. Il englobe tous les aspects de la vie des Grecs pour les penser
ensemble, nenvisageant pas son domaine de recherche de prédilection,
la religion, comme une entité séparée, tout au contraire.
Vernant fait école, comme latteste la parution en 1979 de
La Cuisine du sacrifice en pays grec, sous sa direction et celle
de Marcel Detienne. LEHESS, laboratoire des Annales grâce
à son centre de recherche historique, reète bien cette
évolution vers lanthropologie historique. En général
lhistoire économique et sociale cède sa place à
une histoire des phénomènes culturels. Celle-ci progresse
de manière spectaculaire dans la dernière période.
Lorsque Le Roy Ladurie écrit Montaillou,
il relate la vie quotidienne du berger moyen du XIVe siècle
dans un village isolé de la haute Ariège et tente de ressusciter
ce grand absent, ce grand muet de lhistoire quest lhomme
ordinaire. Il entend resituer les pratiques courantes dans lunivers
de représentation de leur époque. Des ruptures discursives
sont perceptibles suivant les périodes: la maladie était,
au moment de Molière, représentée comme un corps
mauvais infiltré dans un corps sain. Le but de la médecine
était donc dextirper le mal par des saignées. Les
repas étaient alors loccasion de faire contrepoids au risque
de maladies en absorbant de bons aliments en quantité, en avalant
le plus possible. La culture matérielle permet une ouverture nouvelle
du champ historique, à condition den historiciser les découvertes
(Texte 12. Emmanuel Le Roy Ladurie).
Le niveau des représentations culturelles nen
reste pas moins simplement démarqué des divisions sociales,
reétant les divisions propres entre groupes sociaux. Le domaine
culturel, créateur du social, devient enjeu des conflits, lieu
des contradictions, noyau dintelligibilité dune société.
La nouvelle dialectique préconisée oppose le temps et la
culture du peuple, immuable, incapable de se détacher de ses habitudes,
temps répétitif, ethnographique, au temps et à la
culture des élites, créatrice, dynamique, source de la novation,
donc de lhistoire. La capacité de changement ne se trouve
plus dans le social mais dans le culturel; cest là que lhistoire
peut renaître et dépasser le descriptif ethnographique dune
répétition du même. Selon Le Roy Ladurie, le changement
est essentiellement dans le monde culturel. Un beau jour, cest la
culture qui fait tout basculer. Le clivage culture savante/culture populaire
est donc devenu le lieu de restitution des sociétés du passé.
Le Roy Ladurie oppose dans sa thèse sur les paysans
du Languedoc le monde urbain, où lalphabétisation
progresse, où lon renonce à la violence, où
la religion cesse dêtre au premier plan, aux masses campagnardes,
à la culture orale marquée par la violence primitive ou
par un fanatisme de religion, à symptômes névrotiques.
Il y aurait donc une culture intemporelle, proche de la nature, de la
bestialité, et, à ses côtés, une culture savante.
Cest le culturel qui crée le social, le mouvement se trouve
du côté de lélite, linertie du côté
populaire. La coupure semble indépassable entre ces deux mondes,
ces deux cultures étrangères lune à lautre
malgré leur proximité dans le temps et lespace. Derrière
un même clivage, on saisit deux sensibilités: lune
sappuie sur la culture des élites, porteuse de progrès,
cest la lecture quen fait Emmanuel Le Roy Ladurie; lautre
se penche amèrement sur les décombres dune culture
populaire perdue, cest le regard nostalgique de Philippe Ariès.
Cette coupure sadapte pourtant mal à la
réalité historique, car ce quon exhume comme éléments
dune culture populaire a en fait le plus souvent son origine dans
la culture savante. Ladéquation établie entre une
certaine culture et le peuple reste factice, car cette culture est en
général proposée ou imposée par les classes
dominantes dans des formes dégradées, spécifiques,
destinées au peuple, mais qui ne prennent pas racine dans les couches
populaires. Cette césure est dautant plus simplificatrice
que les notions de «peuple» ou d«élite»
recouvrent des catégories beaucoup plus complexes. Les réticences
dans lutilisation de ce schéma sont pourtant nombreuses.
Dans un texte collectif, Michel de Certeau, Jacques Revel et Dominique
Julia expriment leurs réserves (Texte 13. Michel de Certeau, Dominique
Julia, Jacques Revel).
Plus tard, en 1977, Philippe Joutard montre que la légende
des camisards, si elle sappuie sur une tradition orale, nen
a pas moins été créée, diffusée par
des conteurs, des professionnels, et sest alimentée de sources
écrites. Lanalyse sociale doit être particulièrement
affinée, car cest le plus souvent dans les failles des structures
sociales que joue avec le plus defficacité lintermédiaire
culturel. Il y a des lieux spécialisés dans la diffusion
culturelle, officiels comme lÉglise ou lécole,
officieux comme lancien cabaret que lÉglise a tant
combattu, car il était le lieu dune autre culture non contrôlée.
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