Très tôt, Victor et Eugène Hugo commencèrent à
imaginer, pour lavenir, un métier auquel ils étaient seuls
à croire, celui décrivain. Victor mettait à son projet
secret un sérieux proche de lacharnement. Après avoir écrit
des centaines de vers et traduit pas mal de latin, il osa présenter au
concours de poésie de lAcadémie Française, à
lâge de quinze ans, un poème qui fut cité favorablement
dans le rapport du Secrétaire perpétuel. Cétait insuffisant
pour lui mettre le pied à létrier, mais son jeune âge
le rendait inoffensif et personne ne chercha à lui barrer le chemin.
Son frère Eugène avait moins bien réussi et se montrait
de plus en plus asocial. Sophie, qui encourageait Victor, mourut en 1821.
Première publication, premier succès,
premières récompenses : avant lâge de vingt ans, Victor
Hugo était maître ès Jeux floraux, cest-à-dire
membre de lAcadémie de Toulouse, qui jouissait dun prestige
certain. Ce triomphe prématuré lui fit un peu tourner la tête.
Les plaisirs de la vanité ne sont pas éternels, mais ils peuvent
apporter quelques bénéfices supplémentaires. Sachant que
les Toulousains considéraient leur académie comme une sur
aînée de lAcadémie Française, Hugo tenta de
persuader le ministre de la Guerre que lappartenance à lAcadémie
des Jeux floraux était un motif dexemption du service militaire.
Le cas ne sétant jamais présenté auparavant, les
bureaucrates abasourdis remirent la décision au ministre. Hugo ne fit
pas son service militaire.
Son mariage, le 12 octobre 1822, est le premier
miracle dans la carrière littéraire de Victor Hugo. Malgré
toutes les pressions exercées sur lui pour se trouver un gagne-pain,
il naccepta aucun compromis. Il ne chercha pas à gagner sa vie
par le journalisme. Il voulait être poète, et il savait ce que
cela coûtait en termes de sacrifices. Avant son mariage, il avait publié
son premier volume dodes, qui lui avait rapporté sept cents francs.
À la fin de cette même année 1822, le contrat de Han dIslande,
un roman, ne produisit que trois cents francs, le reste ayant été
englouti dans la faillite du libraire. Hugo écrivit aussi une pièce
de théâtre qui fut acceptée en décembre 1822 au Panorama
dramatique, mais fut, dit-on, interdite par la censure.
Victor Hugo, depuis la mort de sa mère,
était beaucoup moins fanatique quon le croit, et bien que bon royaliste,
il était aussi très attentif aux prises de position de Chateaubriand,
son mentor, qui commençait à régler ses comptes avec le
nouveau souverain. En 1825, malgré le sacre de Charles X, ou à
cause de lui, la ferveur royaliste de Hugo était nettement attiédie,
mais la littérature commençait à nourrir son homme. Il
se trouva même un libraire, Urbain Canel, pour offrir à Hugo et
à Nodier un long et coûteux voyage en Savoie et en Suisse, à
charge pour eux de garnir de proses et de poèmes les pages blanches du
bel album quil rêvait de publier. Canel fit, lui aussi, faillite,
mais les deux compères et leur famille avaient gagné un peu dargent.
Pour Victor Hugo qui navait rien dautre, cétait la
preuve dont il avait besoin. Pour la première fois, il navait pas
eu à solliciter les largesses royales.
Cest en 1827, à lâge
de 25 ans, que Victor Hugo, dont les Nouvelles Odes, en 1824, avaient
fait un certain bruit, se trouva projeté au premier plan de lactualité
littéraire avec un poème de circonstance, publié dans le
très sérieux Journal des Débats, «À
la Colonne de la Place Vendôme». Victor Hugo y rajeunissait les
procédés traditionnels de lode héroïque, pour
proclamer ce que la France entière avait envie dentendre. À
loccasion dune gaffe diplomatique calculée de lambassadeur
dAutriche, qui avait en loccurrence suivi les ordres de son gouvernement,
et devant le silence gêné du gouvernement français, Victor
Hugo, que lon classait comme un royaliste bon teint, lança un défi
aux puissances alliées qui saisissaient toutes les occasions dhumilier
la France vaincue. Le jeune poète apostrophant «létranger
qui nous croit sans mémoire» rappelait dans son poème la
gloire impérissable des armées impériales (Napoléon
était mort en 1821) et découvrait une tonalité nouvelle.
Un Français, après tout, pouvait avoir la tête épique !
Ce poème vibrant fut compris comme un signe de ralliement de Hugo aux
idées libérales. En réalité, il traduisait une réaction
viscérale, immédiate, indépendante, qui sétait
cristallisée grâce à une puissante dynamique poétique.
Si «LOde à la Colonne» est un poème politique,
cest a posteriori. Dans son élan premier, elle est un souffle.
Un drame gigantesque, délibérément
injouable et précédé dune préface considérable,
Cromwell, fut dautant plus remarqué que Hugo avait beaucoup
fait parler de lui. Il se hissa, en cette année 1827, au premier plan.
Il était devenu le seul homme de la nouvelle génération
qui se montrait capable de montrer des chemins nouveaux sans avoir à
faire allégeance à des journaux ou à des groupes organisés.
Il ne fréquentait même pas les salons où lon faisait
et défaisait lhistoire.
La préface de Cromwell fut demblée
considérée comme le manifeste dun nouveau théâtre,
en rupture avec limage française de la tragédie. Il est
inutile de se demander jusquà quel point Hugo applique ses principes.
Ce qui compte, cest le formidable coup de pied, théorique et pratique,
donné dans la fourmilière des idées toutes faites. Quil
prenne ici ou là son inspiration est secondaire. Ce qui impressionne
les contemporains et qui stupéfait encore ceux qui consentent à
lire, cest la jeunesse, lélan, laudace, la désinvolture,
la cohérence, la passion qui animent cette prose quaucune glose
narrive à édulcorer. Sous linvocation dEschyle
et de Shakespeare, il devient possible de ne plus se référer aux
préceptes de lâge classique, avatars dégénérés
de la Poétique dAristote, et presque inutile de les combattre.
La puissance de la volonté, la détermination
dêtre, coûte que coûte, un écrivain, ont amené
Hugo, en cinq ans, à une position à laquelle il était préparé
sans lavoir clairement préméditée. Révolutionnaire ?
Bien sûr ! À condition que lon comprenne quil lest
comme les adolescents qui devenaient généraux sur le champ de
bataille. Hugo nest pas Robespierre, ni Saint-Just, mais il nest
pas non plus ce quon appelle un «modéré». La
passion le porte aux extrêmes, à un bouillonnement qui ignore les
bornes. En littérature, il serait plutôt Marat, et même Fouquier-Tinville.
Il ne dit pas encore que le romantisme est «le libéralisme en littérature»,
formulation trop polie pour être honnête. Le romantisme na
de sens que réinventé et brandi comme un drapeau. Hugo est un
guerrier, un soldat du verbe. «Garde national épique» dira
Jules Laforgue, croyant faire un bon mot. Pourquoi pas ? Un soldat de la nation
devenu général avant lheure, comme Hoche et Marceau, na
rien de commun avec les bonnets de coton des gardes nationaux. Hugo sest
libéré, par sa situation, de toutes les manigances.
Arrivé à ce point de sa carrière,
Hugo mise surtout sur le théâtre, image du champ de bataille. Si
lon est joué dans de bonnes conditions, le théâtre
permet de faire bouillir la marmite. En 1829, linterdiction gouvernementale
de Marion de Lorme, qui avait été acceptée à
la Comédie-Française prouve, croit-il, que la monarchie restaurée
est incurablement hostile à la littérature nouvelle. En réalité,
les politiques ont autre chose à faire que de soccuper des trois
unités et des enjambements. Cest Hugo qui est insupportable. À
une époque où les amitiés politiques, appuyées par
une presse qui est en train de devenir le quatrième pouvoir, jouent le
rôle qui sera plus tard celui des partis, Hugo ne reconnaît aucune
allégeance et poursuit son chemin librement. On arrête sa pièce ?
Il force lobstacle et attaque de front lautorité qui se permet
de punir les poètes en les empêchant de gagner leur vie honnêtement.
Il refuse même une compensation financière. Lorsquil écrit
Hernani, joué à la Comédie-Française le 25
février 1830, il est devenu la figure de proue et lidole de la fraction
la plus inventive et la plus remuante de la jeunesse. Hugo a donc pris, sans
le chercher, ses distances vis-à-vis de la royauté bourbonienne,
comme il les prendra vis-à-vis de tous les régimes auxquels il
se trouvera confronté. Présent sur tous les fronts, il a publié,
depuis Cromwell, ses Odes et ballades, ajoutant aux pièces
déjà publiées la valeur dun volume entier. Il est
aussi connu comme lauteur des Orientales, et travaille à
son prochain recueil, Les Feuilles dautomne. Quand la révolution
de 1830 éclate, en juillet, il a signé un contrat pour un roman,
Notre-Dame de Paris. Il est père de quatre enfants, deux garçons
et deux filles et gagne, enfin, correctement sa vie. Son père est mort
en 1828.