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Victor Hugo / Glossaire
 

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Rococo

Le 17 août 1837, Hugo se trouvait à Bruxelles, dans la pénombre d’une église.
La chaire en bois sculpté de Henri Verbruggen qui est dans l’église date de 1699. C’est la création tout entière, c’est toute la philosophie, c’est toute la poésie figurées par un arbre énorme qui porte dans ses rameaux une chaire, dans ses feuillages tout un monde d’oiseaux et d’animaux, à sa base Adam et Ève chassés par l’ange triste et suivis par la mort joyeuse et séparés par la queue du serpent, à son sommet la croix, la Vérité, l’enfant Jésus et sous le pied de l’enfant la tête du serpent écrasée. Tout ce poëme est sculpté et ciselé à plein chêne de la manière la plus forte, la plus tendre et la plus spirituelle. L’ensemble est prodigieusement rococo et prodigieusement beau. Que les fanatiques du Sévère arrangent cela comme ils voudront. Cela est. Cette chaire est dans l’art un de ces rares points d’intersection où le beau et le rococo se rencontrent.
Dans les églises, le surgissement du sublime est un lieu commun. Que l’homme de Notre-Dame de Paris s’entiche du «rococo» et brocarde les «fanatiques du Sévère» est moins attendu. Quelques lignes plus loin, il aggrave son cas en reparlant de «la chaire fourmillante de Verbruggen, chaire magique qui parle toujours». Elle est un «poème», et «toute la création» et «toute la philosophie» se sont alliées pour le créer. La création, ici, est à la fois la nature elle-même et le processus créateur. Cela complique la bizarre équation, et il n’est pas trop de toute une philosophie pour lui donner un sens.
Ce voyage en Belgique, en 1837 avait bousculé l’échelle des valeurs artistiques, au point que l’on pouvait se demander si Hugo n’était pas en train, après avoir été le héraut d’armes du gothique, de contester systématiquement ses propres préjugés esthétiques, pour éviter d’en faire un dogme. Après avoir retrouvé ce moyen âge que l’ère classique avait trop ignoré, il fallait élargir les horizons. Les métissages entre les genres, envisagés dans la préface de Cromwell, ne pouvaient se transformer, lorsque l’on parlait d’architecture, en de simples juxtapositions thématiques. Le voyage en Belgique avait déverrouillé le discours.
Lorsque Hugo esquisse quelques jours plus tard, la description de l’hôtel de ville de Louvain, très admiré des voyageurs, il se livre à une interprétation assez platement pittoresque sans grand intérêt «châsse gigantesque», «colossal bijou du quinzième siècle». Serait-il en train de s’ennuyer ? Heureusement, il va dénicher, dans la ville qu’il appelle une «charmante cité très complète» un monument très incomplet, dont le charme n’est pas conventionnel :
La grande église à demi écroulée de Louvain fourmille de belles choses. Les chapelles regorgent de peintures merveilleuses et de sculptures parfaites. Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales. Tout cela est disposé au hasard, sans ordre, pêle-mêle, tohu-bohu. Ce sont des chaos que ces églises belges, mais des chaos qui contiennent des mondes.
Les valeurs, vraiment, ne sont plus ce qu’elles étaient. Commun chez Hugo, le motif de la ruine se trouve au tournant d’un mot, dévoyé. C’est «fourmille» qui donne l’alerte. «Dans tous les temps, dans tous les pays et dans tous les genres, le mauvais fourmille et le bon est rare» écrivait Voltaire. Il connote le désordre, l’éparpillement incontrôlé, un type d’expansion aussi peu digne d’éloge que le verbe qui suit : «regorgent», autre mot qui a mauvaise réputation. Et voilà que ce douteux écrin qui fourmille et regorge abrite, outre des «peintures merveilleuses» dont on ne nous dit rien, des «sculptures parfaites».
La perfection est un rêve classique, dont on aurait pu croire que Hugo l’avait banni de son vocabulaire esthétique. De ces sculptures, pourtant, nous ne saurons rien. Une promenade dans l’église, qui a été restaurée, n’apporte aucune révélation. En revanche, la citation de l’Art poétique de Boileau, qui renvoie elle-même à un texte de Georges de Scudéry, en dit beaucoup plus long. Elle nous parle d’excès, de «trop», de tout ce qui regorge, de tout ce qui fourmille, et conduit à la maxime, je devrais dire la sentence, que beaucoup, in petto, sont heureux de pouvoir accrocher aux basques de Hugo. Qu’il en soit, lui-même, aussi conscient, gâche le plaisir de ceux qui le voudraient aussi aveugle qu’étourdi. Il faut se résigner. Hugo connaît Boileau mieux que nous. Il sait parfaitement que
Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.
Ce n’est pas par étourderie que sa nouvelle esthétique, se caractérise par le désordre, le hasard, le pêle-mêle et le tohu bohu, un mot qui, traditionnellement, désigne le chaos, un autre mot que pour faire bonne mesure Hugo met au pluriel, comme le mot «monde».
Contradiction ? En s’attaquant sans relâche, dans sa jeunesse un peu trop stricte, aux formes architecturales décadentes du dix-huitième siècle, il semblait préservé de telles aberrations. Il est vrai que son amour du gothique lui interdisait de verser dans le «sévère». Après tout, Notre-Dame, à Paris, est l’écrin de Quasimodo. Sous sa forme flamboyante, le gothique pouvait aussi devenir l’emblème d’un art nouveau.