Ruine
Je lai dit ailleurs, rien ne ressemble à une ruine comme une
ébauche. Déjà les ronces, les saxifrages et les pariétaires,
toutes les herbes qui aiment à ronger le ciment et à enfoncer
leurs ongles dans les jointures des pierres, ont escaladé le vénérable
portail. Lhomme na pas fini de construire que la nature détruit
déjà.
Cest ainsi que, dans Le Rhin, Hugo
aborde la cathédrale de Cologne (lettre X). Depuis, «lhomme» a fini de construire, sans dévier des normes gothiques. Puis des
bombes, uvres de lhomme, ont de nouveau détruit, et la cathédrale
serait redevenue un fantôme si elle navait pas été
très solide. Longtemps, elle sest dressée, mutilée,
aveuglée, au milieu des ruines. Maintenant, tout est refait, bétonné.
Pour linstant, la «nature» ne peut plus ni détruire,
ni fleurir.
À Heidelberg, où les ruines étaient
le fait des armées de Louis XIV, au cours de ce que lon a appelé
le «sac du Palatinat», le voyageur avait trouvé matière
à éblouissement (lettre XXVIII). La ruine «bâtie
par les fées de la Renaissance» était maintenant «dans son état naturel». Un «ordre divin» disait
Hugo. Nous avons appris à mettre ordre à ces débordements,
qui ne sont quune forme de la confusion des genres. La froideur des «restaurations» glace lémotion. En foulant lherbe au
pied dun burg du Rhin (lettre XV, «La Souris»), Hugo
évoque les sensations quil avait cru perdues :
Je sentais monter vaguement jusquà moi
cette odeur âcre des plantes des ruines que jai tant aimé
dans ma jeunesse.
Les promeneurs des bord du Rhin nauront plus jamais cette chance. Mais
il suffit de lire, et de fermer un instant les yeux, pour faire le voyage immobile
auquel le magicien, sans lavoir cherché, nous invite.