Post-scriptum
Lorsque Victor Hugo mourut, en 1885, un écrivain portugais qui se déclarait
un de ses «admirateurs fanatiques», Eça de Queiroz, écrivit
au directeur du magazine Illustração une lettre remarquable.
Avec le long écoulement du temps, les nobles
génies qui firent vibrer le plus fortement lâme de leur temps
ne sont plus peu à peu quétude de commentateurs [
]
Qui lit aujourdhui Homère ? qui lit Dante ? qui de vous, qui de
nous, a lu lOdyssée, ou les Sept contre Thèbes, et Sophocle,
et Tacite et le Purgatoire, et les drames historiques de Shakespeare, et même
Voltaire, et même Camões [
] On cite Virgile mais on lit Daudet
[
] Cest pourquoi je suppose que dans cinq cents ans, on connaîtra
à peine le nom de Hugo. La jeunesse, dans ses premières curiosités
littéraires lira tel ou tel de ses poèmes lyriques ; et on ne
saura que confusément qui était Jean Valjean ou Triboulet.
Nétant pas prophète, je ne
sais pas qui connaîtra Jean Valjean dans quatre cents ans. Le pronostic
est, dailleurs, fondé sur un postulat contestable. Les grands écrivains
cités ont rarement été adulés de leur vivant, et
sils firent jamais «vibrer le plus fortement lâme de
leur temps» ce fut souvent avec des siècles de retard. LÉnéide
était un des grands classiques du Moyen Âge, et longtemps après,
des milliers décoliers qui nétaient ni des érudits
ni des commentateurs patentés, lont su par cur. On aurait
pu, en 1885, renverser la proposition et dire «Qui de nous serait incapable
aujourdhui de citer quelques vers de Virgile ou de raconter les aventures
dUlysse ?» Quant à Shakespeare, il est probable que nous
le connaissons mieux, drames historiques compris, que ses contemporains et surtout
que ses successeurs immédiats. Il resterait, évidemment, à
sinterroger sur le sens de ce «nous».
Plus de cent ans après la mort de son inventeur,
Jean Valjean se porte plutôt mieux dans le monde qui lit, et même
dans celui qui ne lit pas, que presque tous les personnages issus de limagination
dun être humain.
Prononcer le nom de Jean Valjean, aujourdhui
comme hier, peut renvoyer à deux registres différents : le registre
littéraire, un roman qui sappelle Les Misérables, ou une
sorte de nébuleuse liée au nom de son auteur. Dun côté,
une trame romanesque très célèbre, parsemée de scènes
frappantes et dautres noms propres, Fantine, Cosette, Javert ; de lautre,
des questions qui tiennent à des engagements politiques ou sociaux, une
réflexion sur la pénalité et en particulier la peine de
mort, sur la «misère» et en particulier celle de lenfance,
des interrogations sur le processus révolutionnaire, sur lincidence
de la foi et de la religion, sur lhistoire du dix-neuvième siècle.
Dun côté comme de lautre, quelque chose vibre encore,
dune manière qui nest pas aléatoire. La rémanence
de Hugo dans la culture moderne est donc un phénomène complexe.
Bien que les historiens de la littérature soient parfaitement capables
décrire lhistoire du «roman français»
comme si Les Misérables nexistaient pas, luvre
elle-même, avec tous ses avatars, continue de provoquer, dans un large
public, de fortes réactions.
Victor Hugo a été un défenseur
des droits de lhomme, un adversaire acharné de la peine de mort,
un précurseur de lunité européenne. Ces notions nous
sont si familières que lon est porté à croire que
la permanence de ces idées garantit et justifie sa gloire, toujours et
partout. Ce qui est une erreur. La réduction à des slogans, sans
prendre en compte les circonstances historiques, sans connaître le contexte,
peut en effet aboutir à des distorsions sévères. Dans notre
société, où des mots comme «libéralisme»
ou «socialisme» sont utilisés dans des acceptions qui divergent,
jusquà lantiphrase, du langage politique du dix-neuvième
siècle, la langue de Hugo est souvent peu intelligible.
La littérature nest pas, en soi,
un «instrument» de propagande. Considérer les uvres
de Hugo comme autant de pavillons pour des causes qui peuvent encore être
les nôtres, est une manière de les détourner de leur objet.
Mais le pouvoir de provocation de luvre littéraire est tel
que des livres comme Le Dernier Jour dun condamné et comme
Claude Gueux ont réussi à faire naître la réflexion,
à toutes les époques, et à nourrir la controverse. Ni Juvénal,
ni Agrippa dAubigné nont changé la face du monde.
Victor Hugo non plus. Mais les uvres littéraires sont, dans la
grande majorité des cas, des bombes à retardement.
Hugo nenseigne pas des vérités
taillées à la hache lorsquil écrit des discours politiques,
et quil les prononce à la tribune dune assemblée parlementaire
ou dans un cimetière, il ne devient pas légal ou le rival
de Thiers ou de Gambetta. Il reste lauteur des Misérables
et de LAnnée terrible. Ses adversaires de la Chambre des
députés de 1871 croient linsulter en lappelant «poète». Ils ne se trompent pas de cible. Ils prouvent simplement
quils ont trop assumé les valeurs culturelles dune société
qui a de la peine à différencier les poètes et les saltimbanques.
Avons-nous, sur ce point, progressé ? Pour
nous, qui vivons dans un présent qui nest pas totalement euphorique,
et qui avons mis en question la littérature elle-même, la survie
de Hugo ne va pas de soi.
Jean Gaudon
Le texte publié dans ce livret et les idées qui peuvent s'y exprimer
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en aucun cas une position officielle du ministère des Affaires étrangères.