Victor Hugo croit en son génie. Il le croit incréé comme Dieu et consubstantiel avec lui. Il ne doute pas qu’il ne fût destiné à être Hugo de toute éternité. Barbey d’Aurevilly, Les Poètes Témoin constant de la production – en particulier romanesque – de Hugo, Barbey lui consacre 24 articles entre 1838 et 1881, et ses autres critiques regorgent d’allusions à son propos. Il fait partie des détracteurs les plus virulents, car l’hugolâtrie de ses contemporains ne cesse de l’exaspérer; il épingle Hugo sans complaisance, même s’il lui reconnaît un talent indéniable, quoique inégal: «C’est un poète génialement bon, quand il est bon, mais génialement mauvais aussi, quand il est mauvais. Et le malheur est qu’il est plus souvent mauvais que bon. On l’aime tout à la fois et on le déteste.»1 Certes, Hugo est un virtuose du vers, surtout dans Les Orientales, car ce «génie de l’arabesque poétique»2 possède en outre le sens de l’épique et du satirique.Mais, poésie, théâtre, roman, tout Hugo est placé sous le signe de l’abus: abus d’images, d’antithèses, de descriptions et de digressions. Son éclat et sa truculence masquent la pauvreté intrinsèque de son propos et éloignent l’œuvre de la vérité en la gauchissant: «Les nuances nécessaires à la vie, ce peintre en éblouissements ne les connaît pas»3, «il ne bâtit pas, il plaque.»4 À travers la critique de Barbey se dessine la figure d’un Hugo mystificateur, masquant la pénurie de ses idées par «une puissance plus verbale que réelle, plus dans les images et dans les mots que dans les choses»5. Dans cet excès, si souvent revendiqué par Hugo lui-même comme la marque du génie, il voit tous les caractères de l’anarchie et de l’absence de composition: «Victor Hugo n’a qu’une langue, et il est sa tour de Babel à lui seul, périssant écroulé dans sa propre confusion.»6 Il dénonce aussi un Hugo simulateur, sans enthousiasme ni inspiration, jouant «la comédie de l’emphase» et sombrant bien souvent dans un pathétique «niais». Enfin, si Hugo prostitue son talent en flattant la foule avec des œuvres comme Les Misérables, il constitue aussi un danger réel pour les institutions par ses rêveries démocratiques. Un roman, Quatrevingt-Treize, échappe néanmoins à cette condamnation générale, car Hugo y apparaît aux yeux de Barbey plus royaliste que révolutionnaire à travers cette «légende du dernier siècle de l’antique et de la grande monarchie française»7.
1. Les Poètes. 2. Ibid. 3. Article paru dans Le Pays du 22 juin 1859. 4. Critique de L’homme qui rit, Le Nain jaune du 25 avril 1869. 5. Victor Hugo. 6. Ibid. 7. Article paru dans Le Constitutionnel du 9 mars 1874. | ||||
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