Ce fut le dernier combat de l'homme qui avait écrit L'Espoir. En 1971, ayant alerté l'opinion sur l'ampleur des massacres dont les Bengalais étaient victimes - trois millions de morts à la fin de la guerre -, il se déclara prêt à aller combattre à leurs côtés, mais son projet ne put aboutir. Deux ans plus tard, pour le remercier néanmoins de son geste, Mujibur Rahman, Premier ministre du Bangladesh, invita Malraux dans son pays. A son arrivée à Dacca le 21 avril 1973, Malraux dit : « J'embrasse la pauvreté sur un seul visage. Ne pouvant pas embrasser tout le monde, j'embrasse le Bangladesh sur un seul visage. » (C'étaient les mots, souvent cités par lui, de saint François à la mendiante d'Assise...) Durant son bref séjour, Malraux rendit visite aux blessés de la Résistance, à l'hôpital Suhrawardy de Dacca ; s'entretint avec les autorités du pays et prononça plusieurs discours. A Dacca précisément, devant la stèle qui rappelle les morts anonymes, il déclara : « Étudiants de Dacca, je parle aujourd'hui, pour la première fois, dans la seule université du monde qui ait plus de morts que de vivants. [...] Tous vos morts avaient rendez-vous avec la destinée du Bangladesh, mais maintenant, c'est à vous qu'il appartient de faire la nation. » Puis, à l'Université de Rajshahi où le Président de la République lui conféra le titre de docteur honoris causa, Malraux, revêtu de la toge rouge, prit la parole : « Sur n'importe quel cimetière de vos maquis, sur les puits comblés par les cadavres de vos intellectuels, écrivez en lettres immenses : "Toi qui passeras ici plus tard, va dire à tous les nôtres, que ceux qui sont tombés ici sont morts parce que, pendant les neuf mois de l'ère de souffrance, ils ont accepté de combattre avec leurs mains nues !" Salut, morts des forêts qui nous entourent ! Malraux avait voulu se battre pour le Bangladesh parce que ce pays était « le plus cruellement décimé, le plus menacé », mais aussi, comme il le dit aux Bengalais « parce que vous appartenez à la civilisation indienne qui, depuis trois mille ans, est une civilisation de l'âme. » Le combat qu'André Malraux livra pour le Bangladesh fut exemplaire et emblématique, parce que s'y rejoignaient sa compassion (son visage bouleversé à l'hôpital de Dacca), son amour de l'Inde, son souci de l'âme humaine.
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