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Guy de Maupassant / Caractère de l'œuvre
 

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Retournement : un monde en perte.
« Je suis de la famille des écorchés »

Mais cette faculté de jouir, n'est-elle pas justement l'indice d'une aptitude hors du commun à recevoir toutes les sensations, à souffrir par conséquent des tristesses et des médiocrités ? Maupassant est un homme sans illusion, qui est tôt persuadé du caractère passager du bonheur, et voit la mort s'insinuer en toute chose. S'il est une vision du monde avec laquelle il s'accorde, c'est bien celle de Schopenhauer, plusieurs fois cité dans ses lettres et ses récits (Auprès d'un mort) : néant des attachements, perte irrémédiable où va le monde. De son cher Etretat, il écrit à sa mère, en janvier 1881 : « J'ai froid plus encore de la solitude de la vie que de la solitude de la maison. Je sens cet immense égarement de tous les êtres, le poids du vide. Et au milieu de cette débandade de tout, mon cerveau fonctionne, lucide, exact, m'éblouissant avec le Rien éternel. » Les salons, dans lesquels il a peu à peu pénétré, ne suscitent en lui qu'éloignement. Il y reste silencieux et distant. « Dans un salon, je souffre dans tous mes instincts, dans toutes mes idées, dans toutes mes sensibilités, dans toute ma raison » (même date, à Gisèle d'Estoc). « Convictions, idées et morale d'imbéciles », assure-t-il encore à Mme du Noüy, en 1886. Il méprise le monde politique ; il trouve dérisoire, mais pitoyable, le monde des petits fonctionnaires, dont il fut. Les femmes lui sont chair à plaisir, il en change sans cesse, mais l'usage et abus de ses appétits toujours vifs se retourne contre lui ; la syphilis le mine. Puis, certaines lui inspirent des sentiments toujours marqués par l'inquiétude : attachement pour Mme Leconte du Noüy, crainte et attirance pour Mme Potocka, Mme Kann, intelligentes, « rosses » et brillantes. « J'ai un pauvre coeur orgueilleux et honteux, un coeur humain, ce vieux coeur humain dont on rit, mais qui s'émeut et fait mal et dans la tête aussi, j'ai l'âme des Latins qui est très usée. Et puis il y a des jours où je ne pense pas comme ça, mais où je souffre tout de même, car je suis de la famille des écorchés. » (1890, à une destinataire inconnue).

 

Malignité du monde

L'extrême acuité des sens est donc par elle-même source de malheur autant que de plaisir, et cette ambivalence se marque dans les récits de Maupassant. La Seine des insouciants canotiers est aussi celle des trahisons (La femme de Paul) et des suicides (Lettre trouvée sur un noyé). Les brasseries si animées, si drôles dans Bel-Ami sont aussi des lieux où des solitaires blessés par la vie mènent une existence isolée (Garçon, un bock ! ; Monsieur Parent). Rouen est le lieu d'enfance chéri par Bel-Ami, mais aussi le théâtre des terreurs du Horla et de Qui sait ? La fille qu'on choisit comme une viande se révèle être le propre enfant du narrateur, ainsi devenu incestueux (L'ermite). L'enfant naturel, l'enfant adultérin, autant de pièges de la nature : fruits d'étreintes qu'on croyait brèves, ils souffrent, font souffrir, tuent leurs parents retrouvés. Le petit, L'enfant, Un fils, Un parricide, Monsieur Parent, Pierre et Jean, autant de témoignages d'une véritable obsession pour Maupassant. Tout dans le monde recèle finalement du noir et de la mort : la joie se retourne ; c'est toujours la misère qui triomphe. Maupassant est, comme son maître Flaubert, un lecteur de Sade. Il rencontre ce grand contre-moraliste dans l'idée que la nature nous veut du mal, est mal agencée pour l'homme. « Ah, le pauvre corps humain, le pauvre esprit, quelle saleté, quelle horrible création. Si je croyais au Dieu de vos religions quelle horreur sans limites j'aurais pour lui ! », écrit-il à Mme Potocka après avoir rencontré son frère fou. Ce n'est pas un sentiment de circonstance. Dans L'Inutile Beauté, nous lisons : « Sais-tu comment je conçois Dieu : comme un monstrueux organe créateur inconnu de tous, qui sème dans l'espace des milliards de mondes, ainsi qu'un poisson unique pondrait des oeufs dans la mer. Il crée parce que c'est sa fonction de Dieu : mais il est ignorant de ce qu'il fait, stupidement prolifique, inconscient des combinaisons de toutes sortes produites par ses germes éparpillés. La pensée humaine est un heureux petit accident des hasards de ses fécondations, un accident local, passager, imprévu, condamné à disparaître avec la terre (...) Nous lui devons d'être très mal en ce monde qui n'est pas fait pour nous. » Ainsi que Sade, Maupassant a été attiré par les descriptions cruelles, comme tenté lui-même, ainsi qu'il le dit dans Sur les chats, tandis que l'amère pitié est au contraire le ton de certaines oeuvres, comme Une vie.

 

Place du fantastique

On peut accumuler les éléments qui font connaître le terrain névrotique sur lequel se construit toute l'oeuvre de Maupassant : hérédité lourde du côté de sa mère, impression d'abandon produite par la séparation des parents, syphilis brochant là-dessus et parvenant au stade tertiaire, avec des traitements à la fois calmants et excitants, et l'usage de la drogue pour calmer la douleur. Maupassant est un cyclothymique passant par des alternances d'excitation et de dépression. Mais comment croire que le conteur fantastique soit chez lui un produit de la maladie ? Du conte pessimiste, du conte cruel, au conte fantastique, il n'y a pas loin, car le fantastique de Maupassant vient du coeur et des choses, il suinte de l'univers, il est la fine pointe de la réalité. Mais le lecteur français est tellement méfiant devant l'irrationnel qu'il voudrait à toute force le caser dans une catégorie spéciale, le rendre inoffensif : voyez, c'est un fou qui écrit des histoire de folie ; nous pouvons les lire sans être entamés par elles ! Pareille assertion ne résiste pas à l'examen. Dans la courte et si remplie carrière littéraire de Maupassant, les contes fantastiques sont présents dès le début (« Sur l'eau » fait partie de La maison Tellier, « Fou ? » de Mademoiselle Fifi) et connaissent un maximum de fréquence en 1885-1886, le moment du Horla, pour diminuer en nombre ensuite, comme si Maupassant avait précisément reculé devant des récits qui mettraient en scène un destin dont il sentait qu'il serait le sien. Il n'a pas donné de place spéciale à ses contes fantastiques, qu'il a fait paraître dans des recueils où ils avoisinaient des récits dits « réalistes ». Et quand il les a écrits, il n'était pas « fou ». Il maîtrisait parfaitement son sujet et son écriture ; il prenait distance. Le moment où Maupassant sombre dans la folie, c'est précisément celui où il cesse d'intéresser la littérature : il hésite, il commence des romans, restés inachevés ; puis il n'écrit plus rien, toute création artistique procédant d'un contrôle dont il est désormais incapable. Les contes fantastiques sont l'indice d'un tempérament sensible jusqu'à la souffrance ; mais pour expliquer leur talent, le talent, ce tempérament ne saurait servir de fil conducteur. Elevé dans les mêmes conditions, atteint du même mal, mort à l'asile trois ans avant Maupassant, son frère Hervé n'a jamais rien écrit.