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Henri Michaux / L'Aventure d'être en vie
 

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Ce n’est qu’un nid, ce pays-là

Pour une ville, un esprit d’une certaine dimension ne peut avoir que haine. Rien n’est plus désespérant. Les murs d’abord, et puis tout n’est qu’images acharnées d’égoïsme, de méfiance, de sottise, de rigidité. Pas besoin de connaître le code Napoléon, suffit de regarder une ville, on est fixé. (Ecuador)

Michaux n’a jamais directement évoqué son lieu de naissance, Namur. Cependant, à déambuler dans cette ville de murs et d’enceintes, on mesure à quel point elle a pu représenter, dans l’imaginaire de l’«insoumis», l’envers de l’espace «incirconscrit» dont il rêve, l’annonce de tout ce qui suit: la honte éprouvée pour «tout ce qui l’entoure», l’étroitesse de l’enfance bruxelloise, le «pensionnat pauvre, dur, froid» de la campagne flamande.

Michaux a tenu son enfance au secret. Le peu qu’il en dit la relègue dans un passé improbable: «Je me suis presque toujours senti mal en Belgique, quoique belge de père et de mère. Me suis toujours senti étranger à ma famille.» On le comprend mieux lorsqu’on prête attention à l’histoire de l’œuvre, à son archéologie et à sa généalogie; lorsqu’on reconnaît l’importance, malgré les dénégations, de la situation mineure, du décalage culturel et linguistique, chez un francophone qui (même s’il s’est fait naturaliser français en 1955) n’est pas né en France, mais à Namur.

Son père, alors négociant, sera bientôt rentier («Je ne vis jamais mon père travailler»). Les parents rêvent pour leurs deux fils une carrière juridique (l’aîné sera avocat). Ils s’installent l’année suivante à Bruxelles. L’enfant est anémique, sans doute anorexique. La fable rétrospective racontée par Michaux le présente comme un «gréviste» du réel, comme un «né fatigué», lové sur lui-même. Toujours est-il qu’on l’envoie en pension, de sept à douze ans, dans un petit bourg de la campagne flamande, près de Malines. Michaux raconte qu’il apprit alors le flamand, qu’il lui arriva souvent, depuis, de penser dans cette langue.

De ces années-là il gardera un souvenir douloureux et tenace. Namur, Bruxelles, la campagne flamande, sont pour lui des souvenirs d’enfermement. La Belgique elle-même : «Ce n’est qu’un nid, ce pays-là», écrit-il en 1930 à son propos. Mais tout pays, dans son imaginaire, n’est qu’un nid. Tout lieu imposé est une prison: la Belgique, comme la «petitesse» des «provinces européennes», comme tout espace quadrillé, fermé et enfermant - demeure, famille, groupe, société, nation, planète. Replacé dans cette perspective, le déni d’origine manifesté par Michaux est en quelque sorte un syndrome poétique. À propos de Rimbaud et de Jarry, Julien Gracq évoque le «ressentiment douloureux contre les lieux maudits (Charleville, Rennes) où fut emprisonnée leur jeunesse». Ce ressentiment-là, chez Michaux, dure toute une vie, il le faut, pour pouvoir réinsuffler jusqu’au bout, dans le geste poétique et pictural, l’impulsion qui lui a donné naissance: l’expérience première de l’insoumission.