Livre et promotion des savoirs

 Retour à la liste
des auteurs

Henri Michaux / L'Aventure d'être en vie
 

 précédent |  suivant 

La mer en moi

À vingt et un ans, je m’évadai de la vie des villes, m’engageai, fus marin. Il y avait des travaux à bord. J’étais étonné. J’avais pensé que sur un bateau on regardait la mer, qu’on regardait sans fin la mer. Les bateaux furent désarmés. C’était le chômage des gens de mer qui commençait. Tournant le dos, je partis, je ne dis rien, j’avais la mer en moi, la mer éternellement autour de moi. Quelle mer? Voilà ce que je serais bien empêché de préciser. («La Mer», Épreuves, exorcismes)

Michaux s’est inscrit, en 1919, à l’université libre de Bruxelles, pour une année préparatoire aux études de médecine. «Étudier, dit-il à ce propos, c’est accepter.» Il n’est pas prêt à «accepter».

Voici donc le fils de famille, le jeune bourgeois belge en rupture de ban, qui largue les amarres. Il s’embarque comme marin pour deux longs voyages. Il a vingt ans. A-t-il lu Melville, London, Conrad ? Il n’en fait pas mention, mais peu importe : il rejoint cette lignée des écrivains marins. Autant que la longue grève de l’enfance, ce départ est la scène primitive de l’œuvre. L’expérience dure à peine deux ans, mais elle est décisive pour l’histoire personnelle. Michaux a véritablement commencé à prendre le large. Sur cet épisode essentiel, le témoignage sera à la fois laconique et insistant. Il constitue l’objet biographique par excellence, un des seuls, avec l’enfance lovée, sur lequel Michaux reviendra. C’est qu’il présente une dimension exemplaire. Le départ comme matelot, acte spectaculaire d’expatriation, défi aux origines bourgeoises et belges, est la première grande fuite hors des «attaches de toutes sortes» - le premier «voyage contre». C’est une pièce maîtresse dans l’épopée du sujet telle que Michaux la réinvente. L’écrivain sera un marin désarmé. Le désir de la partance et de la traversée ne le quittera jamais plus. Il continuera à brûler derrière lui ses vaisseaux, à se rêver océaniquement, dans l’imaginaire d’un espace à la fois intérieur et «incirconscrit» : «Ce que je sais, ce qui est mien, c’est la mer indéfinie.»