La mer en moi À vingt et un ans, je mévadai de la vie des villes, mengageai, fus marin. Il y avait des travaux à bord. Jétais étonné. Javais pensé que sur un bateau on regardait la mer, quon regardait sans fin la mer. Les bateaux furent désarmés. Cétait le chômage des gens de mer qui commençait. Tournant le dos, je partis, je ne dis rien, javais la mer en moi, la mer éternellement autour de moi. Quelle mer? Voilà ce que je serais bien empêché de préciser. («La Mer», Épreuves, exorcismes)Michaux sest inscrit, en 1919, à luniversité libre de Bruxelles, pour une année préparatoire aux études de médecine. «Étudier, dit-il à ce propos, cest accepter.» Il nest pas prêt à «accepter». Voici donc le fils de famille, le jeune bourgeois belge en rupture de ban, qui largue les amarres. Il sembarque comme marin pour deux longs voyages. Il a vingt ans. A-t-il lu Melville, London, Conrad ? Il nen fait pas mention, mais peu importe : il rejoint cette lignée des écrivains marins. Autant que la longue grève de lenfance, ce départ est la scène primitive de luvre. Lexpérience dure à peine deux ans, mais elle est décisive pour lhistoire personnelle. Michaux a véritablement commencé à prendre le large. Sur cet épisode essentiel, le témoignage sera à la fois laconique et insistant. Il constitue lobjet biographique par excellence, un des seuls, avec lenfance lovée, sur lequel Michaux reviendra. Cest quil présente une dimension exemplaire. Le départ comme matelot, acte spectaculaire dexpatriation, défi aux origines bourgeoises et belges, est la première grande fuite hors des «attaches de toutes sortes» - le premier «voyage contre». Cest une pièce maîtresse dans lépopée du sujet telle que Michaux la réinvente. Lécrivain sera un marin désarmé. Le désir de la partance et de la traversée ne le quittera jamais plus. Il continuera à brûler derrière lui ses vaisseaux, à se rêver océaniquement, dans limaginaire dun espace à la fois intérieur et «incirconscrit» : «Ce que je sais, ce qui est mien, cest la mer indéfinie.»
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