Plutôt du type buveur deau Aux amateurs de perspective unique, la tentation pourrait venir de juger dorénavant lensemble de mes écrits comme luvre dun drogué. Je regrette. Je suis plutôt du type buveur deau. Jamais dalcool.Pas dexcitants, et depuis des années, pas de café, pas de tabac, pas de thé. De loin en loin du vin, et peu. Depuis toujours, et de tout ce qui se prend, peu. Prendre et sabstenir. Surtout sabstenir. La fatigue est ma drogue, si lon veut savoir. Cest après Face aux verrous que souvre une nouvelle période, dont il faut bien marquer le caractère passager, car elle a parfois imposé son image à lensemble. Lorsque Michaux expérimente, sous contrôle médical, la mescaline (mais aussi bien dautres drogues, comme le haschich, la psilocybine, lopium, les champignons hallucinogènes...), il a plus de cinquante ans. Il lui est déjà arrivé de prendre diverses substances, du laudanum ou de léther, pour «perdre davantage son Je», mais de façon très sporadique. Ce qui se joue à la fin des années cinquante, comme tout au long de luvre, cest la volonté de se dégager toujours plus des conventions de la littérature et de la poésie, cest le désir de susciter en soi un arrachement, une multiplication de lidentité, datteindre par dautres moyens des états extraordinaires, rares, extrêmes, proches de la folie, et de les retranscrire. Lascétisme a été un de ces moyens, comme le jeûne, le voyage frénétique, le rêve éveillé, laquarelle, la gouache, limprovisation musicale. «Ceci est une exploration» : ainsi commence Misérable Miracle (1956), le premier compte rendu de ces investigations. Mais à la fin du livre, prévoyant létiquette quon allait immanquablement coller à son uvre, Michaux adresse cet avertissement à ceux qui se méprendraient : «Je suis plutôt du type buveur deau.» Cest un savoir qui est ainsi visé, le savoir dun «infini turbulent» dont les «enseignants» seront les perturbations de lesprit et ses dysfonctionnements. Cest aussi sans doute la recherche dune libération de lécriture, à un moment où précisément lentreprise littéraire de Michaux se heurte à de nouveaux obstacles. Il écrit à Paulhan, en 1956 : «Quelle drogue prendre pour avoir lécriture facile ?» La mescaline, où «le temps est immense», permet décrire dans l«accélération fantastique» dun autre tempo. Suivront trois autres livres autour des drogues, des livres plus que jamais inclassables : LInfini turbulent (1957), Connaissance par les gouffres (1961), Les Grandes Épreuves de lesprit (1966). Faut-il considérer comme une étape essentielle ce qui ne fut peut-être quune parenthèse ? Souvent proches du traité ou de lessai, suscitant une écriture sismographique libérée de tout dessein esthétique, ces «aliénations expérimentales» approfondissent sans doute les désirs essentiels de lexpérience poétique (échapper aux limites du moi, du corps, du temps et de lespace). Mais la mescaline, reconnaît Michaux, «diminue limagination», elle est «ennemie de la poésie, de la méditation, et surtout du mystère». Et puis, comme il le précise à la fin du «misérable miracle» : «Mettons que je ne suis pas très doué pour la dépendance.»
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