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Henri Michaux / L'Aventure d'être en vie
 

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Plutôt du type buveur d’eau

Aux amateurs de perspective unique, la tentation pourrait venir de juger dorénavant l’ensemble de mes écrits comme l’œuvre d’un drogué. Je regrette. Je suis plutôt du type buveur d’eau. Jamais d’alcool.

Pas d’excitants, et depuis des années, pas de café, pas de tabac, pas de thé. De loin en loin du vin, et peu. Depuis toujours, et de tout ce qui se prend, peu.

Prendre et s’abstenir. Surtout s’abstenir. La fatigue est ma drogue, si l’on veut savoir.

C’est après Face aux verrous que s’ouvre une nouvelle période, dont il faut bien marquer le caractère passager, car elle a parfois imposé son image à l’ensemble. Lorsque Michaux expérimente, sous contrôle médical, la mescaline (mais aussi bien d’autres drogues, comme le haschich, la psilocybine, l’opium, les champignons hallucinogènes...), il a plus de cinquante ans. Il lui est déjà arrivé de prendre diverses substances, du laudanum ou de l’éther, pour «perdre davantage son Je», mais de façon très sporadique. Ce qui se joue à la fin des années cinquante, comme tout au long de l’œuvre, c’est la volonté de se dégager toujours plus des conventions de la littérature et de la poésie, c’est le désir de susciter en soi un arrachement, une multiplication de l’identité, d’atteindre par d’autres moyens des états extraordinaires, rares, extrêmes, proches de la folie, et de les retranscrire. L’ascétisme a été un de ces moyens, comme le jeûne, le voyage frénétique, le rêve éveillé, l’aquarelle, la gouache, l’improvisation musicale.

«Ceci est une exploration» : ainsi commence Misérable Miracle (1956), le premier compte rendu de ces investigations. Mais à la fin du livre, prévoyant l’étiquette qu’on allait immanquablement coller à son œuvre, Michaux adresse cet avertissement à ceux qui se méprendraient : «Je suis plutôt du type buveur d’eau.»

C’est un savoir qui est ainsi visé, le savoir d’un «infini turbulent» dont les «enseignants» seront les perturbations de l’esprit et ses dysfonctionnements. C’est aussi sans doute la recherche d’une libération de l’écriture, à un moment où précisément l’entreprise littéraire de Michaux se heurte à de nouveaux obstacles. Il écrit à Paulhan, en 1956 : «Quelle drogue prendre pour avoir l’écriture facile ?» La mescaline, où «le temps est immense», permet d’écrire dans l’«accélération fantastique» d’un autre tempo. Suivront trois autres livres autour des drogues, des livres plus que jamais inclassables : L’Infini turbulent (1957), Connaissance par les gouffres (1961), Les Grandes Épreuves de l’esprit (1966). Faut-il considérer comme une étape essentielle ce qui ne fut peut-être qu’une parenthèse ? Souvent proches du traité ou de l’essai, suscitant une écriture sismographique libérée de tout dessein esthétique, ces «aliénations expérimentales» approfondissent sans doute les désirs essentiels de l’expérience poétique (échapper aux limites du moi, du corps, du temps et de l’espace). Mais la mescaline, reconnaît Michaux, «diminue l’imagination», elle est «ennemie de la poésie, de la méditation, et surtout du mystère». Et puis, comme il le précise à la fin du «misérable miracle» : «Mettons que je ne suis pas très doué pour la dépendance.»