Expulser de soi sa partie Échapper, échapper à lappartenance, échapper à la parenté, échapper à la similitude.(Saisir)Pourquoi je joue du tam-tam maintenant ? [...] Pour cesser de me confondre avec la ville avec EUX avec le pays avec hier. (Passages) Toute luvre écrite et peinte de Michaux dit la révolte du sujet contre les menaces de la prédestination, contre le corps bridé par la famille, le pays et lHistoire. La patrie selon Michaux, ce quil appelle la «papatrie», forme le tissu de toutes ces appartenances, où les lignées familiales, se superposant aux conditionnements sociaux, produisent en série les «inguérissables fils de fils». Comment se défaire de lemprise de latavisme, «lodieux atavisme physiologique» ? Il faudrait pouvoir «sortir du terrier», «arracher lancre qui retient loin des mers». Voyager ? Se déplacer, plutôt. Tenter de briser «lodieux compartimentage du monde». Les pays traversés seront autant de pays à expulser. Le titre qui regroupe quelques-uns des voyages imaginaires de Michaux, Ailleurs, est programmatique. La pratique littéraire ne se justifie pour lui quà condition de donner lieu à un ailleurs du langage, du social et de lHistoire. Le texte se déploiera en un lieu et en un temps nécessairement insituables, utopiques. Il se déclinera en lointains multipliés, en voix étrangères, en autant de détours, dénonciations sans origine et de paroles exogènes : «Je vous écris dun pays lointain» (1937), Létrangère raconte (1939), La lettre du voyageur (1944), lÉtranger parle (1952), Lieux lointains. Écrire, peindre («pour se déconditionner»), voyager contre («pour expulser de lui sa patrie»), jouer de la musique («pour contrecarrer»), cest en ce sens, dabord, sexpatrier dans un imaginaire où lon réinvente constamment des figures de la dérive. Le patineur, le berger deau, le sportif au lit, Dovobo, A., Pon, Plume... : multiples sont les noms demprunt dun sujet improbable qui tient à la fois du clown («Les clowns nont pas de père») et du Bouddha («il est né partout»). Pour quitter la demeure, le lieu commun, rompre avec tout ce qui en moi nest pas moi, que de médiations, darrachements, de souffrances, de métamorphoses et de dislocations, didentifications à des voix étrangères! On nen aura jamais fini de dénombrer les figures et les territoires de lailleurs, de tenter dy repérer les «poteaux dangle» dun territoire à soi. On naura jamais fini non plus dinventer des formes, de circuler entre les genres. Lécriture est vouée à la mouvance et à la diversité comme le voyageur sceptique lest à une errance inséparable de linsatisfaction. Le fragment poétique est lui-même une forme dexpatriation, la condition formelle dune écriture labile, nomade, qui tentera déchapper au «chemin tracé, unique» du livre. Lespace littéraire étant imaginé comme un enfermement, il sagit avant tout de ne pas sy fixer, de nen occuper aucune région définie. Chaque petit texte - comme chaque vers ou chaque phrase - inaugure une disparition du «je», mais aussi sa renaissance ou sa métamorphose : «Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente dapparaître ?» Au bout de ce rêve, on aborderait peut-être un pays sans père et sans carte, un pays Michaux, entre fureur et tao. Pays du «né fatigué», de lenfant, de limbécile, du fou («Qui cache son fou, meurt sans voix»), de létranger, du saint. Pays où lon ne sinstalle jamais.
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