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Henri Michaux / Michaux notre contemporain
 

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Expulser de soi sa partie

Échapper, échapper à l’appartenance, échapper à la parenté, échapper à la similitude.(Saisir)
Pourquoi je joue du tam-tam maintenant ? [...]
Pour cesser de me confondre avec la ville avec EUX
avec le pays avec hier. (Passages)

Toute l’œuvre écrite et peinte de Michaux dit la révolte du sujet contre les menaces de la prédestination, contre le corps bridé par la famille, le pays et l’Histoire. La patrie selon Michaux, ce qu’il appelle la «papatrie», forme le tissu de toutes ces appartenances, où les lignées familiales, se superposant aux conditionnements sociaux, produisent en série les «inguérissables fils de fils». Comment se défaire de l’emprise de l’atavisme, «l’odieux atavisme physiologique» ? Il faudrait pouvoir «sortir du terrier», «arracher l’ancre qui retient loin des mers». Voyager ? Se déplacer, plutôt. Tenter de briser «l’odieux compartimentage du monde». Les pays traversés seront autant de pays à expulser.

Le titre qui regroupe quelques-uns des voyages imaginaires de Michaux, Ailleurs, est programmatique. La pratique littéraire ne se justifie pour lui qu’à condition de donner lieu à un ailleurs du langage, du social et de l’Histoire. Le texte se déploiera en un lieu et en un temps nécessairement insituables, utopiques. Il se déclinera en lointains multipliés, en voix étrangères, en autant de détours, d’énonciations sans origine et de paroles exogènes : «Je vous écris d’un pays lointain» (1937), L’étrangère raconte (1939), La lettre du voyageur (1944), l’Étranger parle (1952), Lieux lointains.

Écrire, peindre («pour se déconditionner»), voyager contre («pour expulser de lui sa patrie»), jouer de la musique («pour contrecarrer»), c’est en ce sens, d’abord, s’expatrier dans un imaginaire où l’on réinvente constamment des figures de la dérive. Le patineur, le berger d’eau, le sportif au lit, Dovobo, A., Pon, Plume... : multiples sont les noms d’emprunt d’un sujet improbable qui tient à la fois du clown («Les clowns n’ont pas de père») et du Bouddha («il est né partout»). Pour quitter la demeure, le lieu commun, rompre avec tout ce qui en moi n’est pas moi, que de médiations, d’arrachements, de souffrances, de métamorphoses et de dislocations, d’identifications à des voix étrangères! On n’en aura jamais fini de dénombrer les figures et les territoires de l’ailleurs, de tenter d’y repérer les «poteaux d’angle» d’un territoire à soi.

On n’aura jamais fini non plus d’inventer des formes, de circuler entre les genres. L’écriture est vouée à la mouvance et à la diversité comme le voyageur sceptique l’est à une errance inséparable de l’insatisfaction. Le fragment poétique est lui-même une forme d’expatriation, la condition formelle d’une écriture labile, nomade, qui tentera d’échapper au «chemin tracé, unique» du livre. L’espace littéraire étant imaginé comme un enfermement, il s’agit avant tout de ne pas s’y fixer, de n’en occuper aucune région définie. Chaque petit texte - comme chaque vers ou chaque phrase - inaugure une disparition du «je», mais aussi sa renaissance ou sa métamorphose : «Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ?»

Au bout de ce rêve, on aborderait peut-être un pays sans père et sans carte, un pays Michaux, entre fureur et tao. Pays du «né fatigué», de l’enfant, de l’imbécile, du fou («Qui cache son fou, meurt sans voix»), de l’étranger, du saint. Pays où l’on ne s’installe jamais.